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L'Anarque

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Blog de lectures


Janvier 2016-Dictionnaire amoureux de Marcel Proust-Jean-Paul et Raphaël Enthoven.

Publié par François ROUX

Janvier 2016-Dictionnaire amoureux de Marcel Proust-Jean-Paul et Raphaël Enthoven.

Les Enthoven père et fils ont fait leur « coming out » quant à leur appartenance au club des amateurs de l’oeuvre de Marcel Proust en écrivant et publiant dans l’excellente série des Dictionnaires amoureux (Plon/Grasset) 720 pages consacrées à cet auteur. L’écrivain et le philosophe ont utilisé leur grande cuture,leur connaissance approfondie et leur amour de la Recherche qu’ils ont lu et relu, pour décortiquer, analyser sur 700 entrées l’oeuvre magistrale de Marcel Proust. Il est vrai que la Recherche constitue un monde qui paraît illimitée et qui peut être lue sans modération, un nombre infini de fois. On peut à chaque retour y trouver de nouvelles énigmes, des sensations non encore ressenties, des aspects insoupçonnés. C’est ce que les auteurs nous démontrent dans leur Dictionnaire sans par ailleurs que leurs explications soient toujours rationnellement convaincantes tant ils jouent de leur imagination brillante. Mais c’est ce qui fait le charme de l’oeuvre.

L’une des questions souvent abordées dans plusieurs des entrées est celle de la double personnalité du Narrateur et de l’écrivain. Sous l’entrée Sainte-Beuve sont rappelées les deux thèses qui s’affrontent sur cette question et l’on comprend que les auteurs ont chacun la leur. Les sainte-beuviens affirment que pour comprendre une oeuvre il faut tout savoir de la vie de son auteur. Les proustiens tiennent pour acquis que le « moi social » d’un écrivain n’a rien à voir avec son moi profond. L’ouvrage de Proust publié après sa mort sous le titre « Contre Sainte-Beuve » accrédite la thèse d’un Marcel Proust contre sainte-beuvien. L’écrivain refuserait ansi d’être le narrateur. Tout n’est pas si simple. Sous l’entrée Narraproust, les auteurs du Dictionnaire rappellent que le coup de génie de Marcel fut d'inventer un « Narrateur » qui lui ressemblait absolument tout en étant, sous quelques aspects décisifs, le contraire de lui même.Ils ne prennent donc pas vraiment définitivement partie pour ou contre Sainte-Beuve. Sous l’entrée Homosexualité ils remarquent que le Narrateur est l’un des seuls personnages masculin dont il n’est jamais révélé qu’il est lui aussi homosexuel (ce que sont ouvertement Morel, Jupien, Charlus, Saint-loup,Legrandin et Proust lui même). Mais ils vont chercher dans le texte (encore une fois les auteurs du Dictionnaire ont parfois de l’imagination) certains indices qui ne trompent pas.

Plusieurs rubriques du Dictionnaire portent des noms d’écrivain L’une des plus savoureuses est celle consacrée à Céline. Pour l’un des auteurs on ne peut aimer à la fois Céline et Proust. Pourtant Léon Daudet apprécie l’antisémitisme de Céline et aime l’ami de son frère chez Proust, bien qu’homophobe. A propos de l’auteur de la Recherche, Louis Ferdinand qui n’est pas tendre avec Marcel a écrit: « Il faut revenir aux Mérovingiens pour retrouver un galimatias aussi rebutant ». Ou encore: « 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave, c’est trop » Le Voyage au bout de la nuit doit il, ou peut il se lire comme l’antithèse de la Recherche ? On peut regretter que l’ordre du temps n’ait pas permis à Marcel de donner son avis sur l’oeuvre de Louis Ferdinand. Qu’en aurait il pensé ?

La rubrique consacrée à Camus souligne qu’il y a chez les deux auteurs le même désir de saisir avec les mots, l’intangible et néanmoins palpable réalité des choses. Il y a certainement des similitudes dans La Recherche et dans Le Premier Homme, même si ce qui est pourchassé dans la première oeuvre est l’éternité d’une sensation alors que dans la seconde selon les auteurs, ce qui est recherché est la plus efficace des règles d’action dans la fidélité à la misère (et à soi).

L’ami de Marcel, Paul Morand a aussi droit à une entrée. Une amitié bien réelle entre les deux hommes mais qui eut des hauts et des bas. Quelle différence, notent les auteurs, entre l’athlétique Morand et l’asthmatique Proust, juif certes, mais que Morand ne peut détester à cause de son génie. Etrange histoire également que cette relation triangulaire qui naquit entre les deux hommes et la princesse Soutzo dont Morand a bien l’intention d’épouser la fortune. Dans cette Ode qui lui est dédiée et que Morand publia dans son recueil, Lampes à arc on reconnaît si bien Marcel !

« Proust, à quels raout allez-vous donc la nuit

Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?

Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues

Pour en revenir si indulgent et si bon , »

D’après le Dictionnaire qui offre une entrée au grand Stendhal, Proust n’aimait pas ce dernier. Pourquoi ? Tout simplement parce que Stendhal préfère la vie à la littérature (il aurait préféré être chef de guerre, ministre, ambassadeur) alors que lui, il s’y est voué corps et âme. La vie contre l’Art. C’est à cela que se résume leur différent.

La liste de ceux qui sont nommés sous l’entrée CQFD (Ceux Qui Franchement Détestent Proust) est intéressante et on appréciera surtout la saveur de leurs propos rappelés à posteriori: François Mauriac: «Dieu est terriblement absent de l’oeuvre de Marcel Proust ». Ou Sigmund Freud: «Je ne crois pas que l’oeuvre de Proust puisse être durable ».Ou encore Salvador Dali: «Mes qualités d’analyste et de psychologue sont supérieures à celles de Proust».

Mais le Dictionnaire ne fait pas référence qu’à la littérature. Il s’intéresse aussi au septième art. Visconti avait parait il le projet de faire un film de La Recherche. Le Scénario aurait été écrit. Marion Brandon aurait été Charlus, Simone Signoret, Françoise et Charlotte Rampling Albertine. Et le rôle du narrateur aurait été donné à Alain Delon. Mais voici que le grand Visconti préfère tourner Ludwig et pas La Recherche. Pourquoi cet abandon ? Les auteurs du Dictionnaire échafaudent les hypothèses :

Première hypothèse: Visconti est effrayé. Il pense que la mort (la mort artistique ?) l’attend au terme du film. Deuxième hypothèse: Visconti épris d’Helmut Berger cède à la jalousie de ce dernier qui n’était pas pressenti dans le rôle du narrateur. Troisième hypothèse: le grand metteur en scène n’avait jamais souhaité être rigoureux dans son adaptation de l’oeuvre de Proust et il savait que cela était impossible. Il a préféré réaliser quatorze films où il est facile selon les auteurs et on ne peut que leur donner raison, de discerner ce qu’ils doivent à La Recherche.

Les auteurs du Dictionnaire nous proposent également un Questionnaire qui permet d’évaluer son niveau de « Proustien amateur ». Sur cent questions il faut trouver la bonne réponse à quarante d’entre elles pour pouvoir être ainsi qualifié. Parmi ces questions certaines sont relativement faciles. Quel est le nom de famille d’Albertine ? Quel était le premier métier de Jupien ? Qui devient l’époux de Madame Verdurin après la mort de son mari ? Mais cela peut devenir beaucoup plus difficile: Pourquoi Nissim Bernard, l’oncle de Bloch déteste-t-il les tomates ? Quel est le point commun entre Proust et le Venezuela ? ou encore: qui nommait Marcel « mon petit saxe psychologique » ? Pour les réponses, consulter le Dictionnaire.

A la rubrique Judaïsme les auteurs rappellent que Proust ne se vivait pas comme un juif tout en oubliant avec naïveté que les Gentils ne l’oubliaient pas. Mais les traits de la judaïté ne s’effacent jamais. Swann est reçu par les Guermantes à cause de sa fortune et de sa culture. Mais après l’affaire Dreyfus, on ne le reçoit plus et le narrateur l’abandonne. Curieusement Proust est le plus juif des écrivains juifs tentés par l’antisémitisme. Le traitement de Bloch, l’ami du narrateur est souvent ridicule et vulgaire. De même Rachel est vénale et juive à la peau brune. Le Dictionnaire nous rapporte que selon Emmanuel Berl, Proust lui aurait confié : « Ils ont tous oublié que j’étais juif, moi pas. »

Amusante, l’analyse des auteurs sous l’entrée Lutte des Classes. Selon eux l’homosexualité est un puissant facteur de perturbation sociale. Le baron de Charlus invite à dîner un valet que les clients du Grand Hôtel de Balbec prennent pour « un américain très chic ». Karl Marx n’a, semble -t- il, pas pensé à traiter de l’influence des invertis sur l’interpénétration des classes sociales et le trouble que cela provoque dans le moteur de la lutte des classes.

L’imagination des auteurs est sans limite lorsqu’ils tentent d’expliquer la motivation du choix du nom de famille d’Albertine. Elle apparaît pour la première fois avec les jeunes filles sur la digue de Balbec. Couleurs, pastels, embruns vaporisés autour de silhouettes en mouvement. On pense à une marine de Sisley ou de Monet, de Sis(ley)Monet. De Simonet. Il fallait y penser !

Sous la rubrique Souliers (noirs ou rouges) le Dictionnaire nous rappelle la fameuse scène, à la fois tragique mais racontée avec un certain humour lorsque Swann annonce à Oriane de Guermantes qu’il est atteint d’une maladie incurable et qu’il n’en a plus pour très longtemps à vivre. Mais la belle Oriane est prête à partir pour une soirée mondaine et elle porte des souliers noires avec une robe rouge ce que lui fait remarquer son époux. Elle doit aller en chercher une paire de noirs. Oriane va donc prendre pour ses souliers les quelques minutes qu’elles n’avait pas eues pour Swann. Egoïsme, futilité ? Les auteurs du Dictionnaire parlent de vulgarité. « La mondanité ou la mort ? Les Guermantes, soudain privés de leur coeur à hauts branchages, préfèrent celle-là à celle-ci. Ils auront les deux. C’est la malédiction des vulgaires. »

Sous la rubrique Charlus, nous apprenons que le nom donné au flamboyant baron a été emprunté à un chanteur de beuglant qui exerçait un second métier moins avouable mais plus lucratif dans les bas fonds de la prostitution masculine. Le vrai Charlus avait paraît il un corps d’Hercule et une tête de vieille femme.

D’innombrables autres analyses, suppositions, interprétations figurent dans ce Dictionnaire écrits par deux intellectuels qui ont lu et relu La Recherche et ce que l’on a écrit sur cette oeuvre qui est peut être l’une de celles qui a été la plus commentée. A cet égard la bibliogaphie qui figure en appendice est assez complète et donne les références des ouvrages auxquels on peut se référer pour comprendre et aimer l’une des plus grandes oeuvres de la littérature mondiale.

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