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L'Anarque

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Blog de lectures


Juin 2015.L'identité Malheureuse-Alain Finkielkraut.

Publié par François ROUX

Ce livre a fait polémique probablement plus en raison du sujet abordé, du titre de l’ouvrage (parler d’identité provoque comme l’expliquera l’auteur une certaine répulsion chez nos élites) que par la substance même des réflexions qu’il contient.

La question de l’identité française y est analysée de manière un peu désordonnée et sur un ton outrancier qui est la marque de fabrique de Finkielkraut amateur de polémique. Mais sa grande culture et le sérieux de son analyse ne déçoivent pas. Le sujet n’est pas anodin et comme il le mérite, est traité dans le livre sous divers angles, plus objectivement que l’on ne pourrait le penser et de façon approfondie.

Il commence sur la question de la laïcité et celle de l’interdiction du voile à laquelle il est favorable. Il la justifie par la l’existence d’une tradition française de la « galanterie » qui met la femme sur un piédestal. La dissimuler sous un voile va à l’encontre de cette conception de la féminité. Ce n’est là pas tout à fait la laïcité républicaine mais c’est original ! Il poursuit et soutient que la violence actuelle est peut être liée à « l’interdiction d’être galant ». L’Etat en interdisant le voile défendrait ainsi une identité commune. Et nous y sommes, le mot est lâché, le mot qui fâche et qui révolte une grande partie de nos élites. C’est selon Finkielkraut dans l’histoire qu’il faut rechercher l’origine de cette répulsion.

Le concept d’identité nationale s’oppose tout d’abord à l’ambition de la Révolution française d’établir les droits naturels de l’homme. Contre cette idée d’homme universel s’opposent au cours du XIX° siècle plusieurs penseurs européens, notamment l’anglais Edmund Burke (il est l’auteur d’une oeuvre de référence sur la Révolution française) et les français Joseph de Maistre et bien entendu Maurice Barrès. Ce dernier « racialise » le sentiment d’appartenance. Tout cela relève d’un certain romantisme politique et penser que l’humanité s’écrit au pluriel et qu’elle n’est rien d’autre qu’une addition d’identités collectives est alors très respectable.

Tout change au cours du XX°siècle. C’est probablement là le point d’analyse le plus important du livre car il explique la suite. Deux évènement de l’histoire de l’Europe du XX° siècle, surtout le premier, modifient radicalement la vision du monde des habitants du vieux continent. L’holocauste tout d’abord est un évènement « ineffaçable et inassimilable ». Rien ne sera alors plus comme avant, tout ne rentre pas dans l’ordre. La discrimination de quelqu’ ordre qu’elle soit devient impossible surtout celle qui sépare le Même et l’Autre. La notion d’appartenance devient suspecte. C’est ainsi que l’Européanité d’aujourd’hui est pour le philosophe Ulrich Beck le cosmopolitisme.

Un autre épisode hante la mémoire des européens et va également contribuer au rejet de la notion d’identité, c’est le colonialisme et les critiques que les colonisés on émises à l’égard des colonisateurs après sa chute. Elles ont fait naître cette mauvaise conscience européenne qui lui fait également refuser toute notion d’identité. Il n’y a plus d’être européen. Son identité, pour autant que l’Europe en ait une, c’est la disposition à s’ouvrir à d’autres idées. D’où l’apologie du métissage, le soutien à l’immigration et la surprotection des « minorités ». Les élites de l’Europe posthitlérienne et postcoloniale refusent ainsi la notion même d’identité. Il s’agit bien des élites, car selon Finkielkraut les classes populaires ont refusé de les suivre et ont « délaissé le camp du progrès ».

Pour l’auteur, cette répulsion devant toute notion d’appartenance ou de culture spécifique est sans fondement et ne peut en aucun cas être assimilée à un combat contre le racisme ou à l’encontre d’une théorie de hiérarchisation des cultures et des civilisations. Et à l’appui de sa démonstration il cite Levi-Strauss. Celui-ci dans sa conférence « Race et Histoire » critique l’approche dominatrice de l’Europe sur le reste du monde. Mais vingt ans plus tard dans sa conférence Race et Culture le grand ethnologue reconnait le droit à des individus ou des groupes fidèles à certaines valeurs de se sentir étranger à d’autres valeurs. Il y voit même un moyen pour que des systèmes de valeur se conservent et puissent se renouveler. Finkielkraut en conclut que Levi-Srauss nous incite ainsi à ne pas renoncer à notre identité, à ce qui nous fonde.

Après s’être longuement attardé sur le concept d’identité il souligne que nous ne savons pas la transmettre. Les livres sont délaissés pour les écrans. Il sont pourtant (les livres) les meilleurs outils pour nous isoler du brouhaha ambiant et surtout nous réserver la place inviolable du passé. Mais le présent qui se ferme sur lui même est irrésistible. C’est ainsi que l’identité nationale est broyée dans l’instantanéité et l’interactivité des nouveaux médias.

L’auteur relève enfin que la recherche acharnée de l’égalité et la critique sociale ont tué l’ancienne bourgeoisie cultivée, celle qui lisait, en soutenant que son goût pour la culture ne traduisait qu’une manière de jouir de sa supériorité sur un peuple frustre, primaire, barbare. La bourgeoisie a été remplacée par les nouveaux nantis qui se sont délestés de l’héritage des siècles.

Il fait un éloge de la littérature qui n’a plus la place qu’elle doit avoir dans la société. Quelques savants l’étudient encore mais elle ne joue plus son rôle qui est de: « s’incorporer..par des études secondaires, par des humanités, dans tout le corps pensant et vivant, dans tout le corps surtout de tout un peuple. »

L’home démocratique qui ne reçoit plus l’influence de la tradition, ou d’une caste supérieure croit penser par lui même mais au fond, il ne fait qu’adhérer au jugement public et c’est le triomphe du politiquement correct c’est à dire l’alignement sur l’idéologie dominante, celle du « Plus jamais ça » dont il a été question plus haut.

Même si tout cela est un peu excessif, le constat n’est pas tout à fait erroné. Il y a certes une partie des élites qui refusent toute notion de différence et prêchent cette vision universelle de l’homme abstrait sans racine et sans histoire. Née de la philosophie des Lumières elle a été reprise sous la révolution française et existait dans le discours marxiste (« …du passé faisons table rase… ». ). Ceux qui s’en réclament aujourd’hui ne sont ils que les héritiers de cette tradition de pensée ou comme le soutient Finkielkraut ne font ils que réagir au génocide nazi du milieu du XX° siècle. Difficile à dire. Pour ce qui concerne la colonisation et la culpabilité qu’elle engendre, cette approche n’est pas si universelle. L’historien René Rémond lorsqu’il analyse le XX° siècle émet une analyse beaucoup plus fine du phénomène colonial et écrit que l’Europe a du aujourd’hui renoncer à la domination mondiale. Mais les idées, les systèmes philosophiques, les modalités d’organisation politique, économique ou sociale continuent d’être empruntés à l’Europe. C’est ainsi qu’il distingue l’Europe comme puissance politique ou économique et l’Europe comme source de culture et foyer de civilisation. C’est ainsi dans la rencontre avec l’Europe que les élites cultivées ont pris conscience de leur propre identité: la colonisation portait en elle le germe de sa propre disparition. Et René Répond était loin d’être un homme d’extrême droite, défenseur de l’identité européenne.

Finkielkraut fait un très bel éloge des livres et de la lecture dans son essai. Les jeunes préfèrent les instruments de l’instantanéité que sont les images et les écrans. Est ce le cas de tous ? N’y a t il pas une élite qui au contraire non seulement utilise les écrans pour rechercher des informations, se cultiver, communiquer mais qui continue tout de même à lire de la bonne littérature sur papier ou écran peu importe et qui l’apprécie plus qu’avant ? Il y a toujours des élites pour apprécier ce qui est beau et ce qui élève et les autres, la masse, que l’utilisation de ces nouveaux médias élève tout de même un peu et qui est de toute manière moins ignorante que les générations précédentes. L’auteur a néanmoins raison lorsqu’il soutient que l’attrait du présent efface celui de l’histoire, du passé et par la même rend plus insoupçonnable l’identité nationale. Mais faut il y voir un complot organisé par les farouches suppôts de l’égalité à tout prix, haineux contre leur culture et par la même contre eux même ? Ils existent certes mais sont vite démasqués et provoquent plus le rejet que la sympathie.

Les critiques de cet essai sont injustes et émanent probablement de ceux qui ne l’ont pas lu ou l’ont mal lu. Les propos de Lévi-Strauss dans Race et Culture constituent la meilleure des plaidoiries contre les accusations injustes dont Finkielkraut est l’auteur. Elles émanent de ceux qui comme Boissy d’Anglais sous la révolution s’écriaient: « Dites que la lumière soit et la lumière sera ! » Ce à quoi certains contemporains de l’évènement rétorquent : « Que la lumière soit et la Terreur fut ! ».

Renvoi: René Rémond: Le XX° siècle de 1914 à nos jours. (Editions du Seuil 2002)

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