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L'Anarque

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Blog de lectures


Juillet 2015-Karpathia- Mathias Menegoz.

Publié par François ROUX

J’ai lu par hasard en vacances cet ouvrage sélectionné pour le Goncourt et qui a obtenu le Prix Interallié. Récompense largement méritée ! Je l’ai dévoré en trois jours (700 pages tout de même). Il s’agit là en effet d’un vrai récit , un roman d’aventure dans le ton de Dumas, de Théophile Gautier ou de Pierre Benoit (que les plus jeunes ne connaissent même plus). Avec talent, l’auteur nous offre un récit qui tient en haleine le lecteur du début jusqu’à la fin, car l’histoire ne fait que rebondir d’évènements en évènements imprévisibles qui la rendent palpitante et pleine d’imprévu. Il y a encore des écrivains qui ont ce talent et c’est tant mieux…!

Le décor et l’ambiance sont extrêmement réalistes. Menegoz a paraît il passé des heures dans des bibliothèques viennoises pour être capable de faire revivre ce monde si particulier et qui semble si loin aujourd’hui, de l’empire austro hongrois qui n’existe plus et qui peut paraître (qui est aussi) si démodé. Mais n’est ce pas là son charme ?

Le comte hongrois Korvanyi, capitaine dans l’armée de l’empire décide de quitter l’armée après avoir épousé une belle jeune femme de la noblesse autrichienne. Il va s’installer dans son domaine de « La Korwanyia », aux confins de l’empire, dans les balkans, en Transylvanie, laissé à l’abandon par sa famille après une terrible et sanglante révolte des valaques attachés au domaine. Il y trouve un monde complexe et dangereux. Complexe car cette région est peuplée de communautés ethniques aux cultures différentes qui ne s’entendent pas: les Magyars, les Saxons, les Valaques et les Tziganes. Dangereux car la famille Korvanyi représente le pouvoir, et le capitaine est le maître régnant sur des serfs (le servage existe encore au début du XIX° siècle) parmi lesquels, tout particulièrement les Valaques, le détestent d’une haine ancestrale et sont prêts à se révolter comme ils l’ont fait il y a cinquante. Korvanyi le sait et s’en souvient lorsqu'il retrouve les sépultures de ses ancêtre violées et pillées dans la crypte du château qu’il fait murer comme pour conjurer le sort. L’épisode du retour au château et de la descente dans la crypte funéraire est à cet égard magistral.L'allusion à ce lieu nous rappelle que ces cryptes telle celle de la très impressionnante Kapuziener Kirsche à Vienne font partie du décorum culturel de l'Autriche ancienne.

Le récit commence par des scènes viennoises qu’auraient pu écrire Roth, Zweig ou Schnitzler. Bals, mondanités, futilités et ennui. Beuveries d’officiers et surtout le duel entre militaires qui est si bien raconté. Le capitaine Korvanyi va tuer son adversaire à la suite d’une querelle entre officiers qui ne vivent que par et pour le code de l’honneur. Cet affrontement mortel entre les deux militaires pour un mot de trop sur une femme, ne méritait pas de se solder par la mort d’un homme et l’on ne peut s’empêcher de penser que ces codes, ces principes, ces postures que ces hommes portent aux nues sont destructeurs et surtout stupides. Mais tout bascule lorsque Korvanyi va se retrouver loin de Vienne, seul au milieu de cette Transylvanie à la nature sauvage, au milieu de dangers qu’il n’avait pas prévus, cible de la haine de ses serfs et d’un mouvement de révolte très violent auquel il va devoir faire face. C’est là que l’officier forgé par le monde et les règles de l’armée impériale, imbu des principes que lui impose le code de l’honneur, si futiles à Vienne, va réussir grâce à ce caractère que lui a donné son éducation, à s’adapter, se battre et triompher d’une adversité qu’il n’aurait jamais pensé affronter. Ce qu’il est et ce qu’il a appris, sa vision du monde, bien loin de constituer un handicap vont alors lui permettre de survivre. L’auteur sait à cet égard nous introduire dans la pensée de Korvanyi, nous faire assister à ses raisonnements ses doutes ses hésitations, nous faire ressentir ses émotions intimes dans une situation totalement nouvelle pour lui alors que sa vie et celle de sa jeune épouse sont mises en danger. Au delà du récit, de l’histoire palpitante on l’a dit, il y a là la relation d’une aventure humaine, celle de cet aristocrate lâché dans un univers hostile qui s’impose de ne jamais céder. Korvanyi va-t- il trop loin ? Répond il avec trop de violence aux affronts qu’il subit ? Aurait il pu faire autrement ? Faire preuve de plus d'humanité ? Menegoz aime incontestablement son personnage est avec lui très tolérant. Il en fait un héros très démodé à l’aune de notre temps et qui semble si dur avec les autres et avec lui même mais qui est peut être tellement sensible au fond de lui même. En le mettant en scène il fait ressortir la force et les qualités de ce qu’une aristocratie quelle qu’elle soit peut engendrer et les moyens de défense qu’elle peut produire dans des situations extrêmes.

Enfin cette histoire démontre les limites du multiculturalisme qui peut entraîner des conflits incessants et que rien ne peut résoudre car leurs causes sont enfouis dans la mémoire et l’histoire des peuples. On ne peut s'empêcher de penser aux évènements qui sont intervenus dans les balkans un peu plus d'un siècle après l'histoire racontée dans le roman. Rien n'y a vraiment changé. A méditer.

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