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L'Anarque

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Blog de lectures


Décembre 2015-Méridien de sang-Cormac Mc Cathy.

Publié par François ROUX

Décembre 2015-Méridien de sang-Cormac Mc Cathy.

C’est peut être un hasard mais cette chronique est écrite quelques semaines après celle qui commente l’ouvrage de Philip Meyer « The Son». « Blood Meridian" (Méridien de sang en français) et « The Son » ont pour point commun de raconter des faits qui se sont déroulés au sud du Texas au XIX° siècle (en partie pour « The Son » qui couvre aussi le XX° siècle). Les deux ouvrages sont pourtant très différents. Meyer raconte l’histoire d’une famille en s’attardant sur quelques personnages qui sont le centre du livre et entre dans leur pensée intime face à des évènements historiques et des situations. Dans « Blood Meridian » le lecteur se trouve avant tout plongé dans une atmosphère, un décor, un environnement apocalyptique, crépusculaire au sein duquel les trois personnages principaux du récit ne détonnent pas à l’aune d’une vision pessimiste du monde.

Le gamin, le Kid, naît au Tennessee en 1833 dans une famille de « tacherons, fendeurs de bois et puiseurs d’eau ». « Il est pâle et maigre », orphelin de mère et délaissé par son père. Il s’enfuit à 14 ans. Après quelques mois d’errance, il s’engage dans une troupe de chasseurs de scalps, composée en majorité d’américains, de quelques mexicains et d’indiens soumis de l’est (de la tribu des Delaware) qui loue ses services aux autorités mexicaines pour se débarrasser des indiens. Cette petite armée est dirigée par Glanton et son acolyte Holden dit « le Juge ». Le Kid va combattre à leurs côtés jusqu’à ce que la bande soit décimée par un parti d’indiens Yumas. Il échappe au massacre et rejoint la côte ouest où il mourra probablement, dans des conditions mystérieuses. On n’apprend pas grand chose des ressorts intimes du Kid, décrit tout entier dans l’action, parlant peu, solitaire, froid et dur. Il est vrai que le livre ne procède à aucune analyse sentimentale, ce n’est pas son objet. Mc Carthy qualifie son personnage « d’enfant père de l’homme ». Est ce là une référence au fils de l’Homme de l’Evangile ainsi que le Christ se désigne lui même ? Le Kid serait il le contraire du Christ ?

Glanton est le chef de la bande . Probablement un ancien militaire, il s’attribue le grade de Capitaine. On n’apprend pas grand chose de lui. Ce sont ses actes qui nous aident à le cerner. Il tue été scalpe sans sourciller femmes, enfants et vieillards. Il est cupide. Il ne semble avoir aucune morale sinon celle qui l’aide à servir ses intérêts. Il est décrit avant d’être tué comme un « baron féodale débauché ». La seule chose que l’on peut lui reconnaître c’est son courage. Il meurt bravement, savoir mourir c’est déjà une qualité, en regardant ses adversaires droit dans les yeux.

Son acolyte, le Juge Holden est un personnage infiniment plus sophistiqué. Il se prétend homme de loi comme l’indique son surnom « le Juge », il aime déclamer des analyses juridiques et de la jurisprudence surtout quand cela appuie ses décisions ou sert ses intérêts. Homme de culture il s’intéresse aux civilisations disparues, à la géologie, à la science. Il dessine ce qu’il voit et prend des notes sur un carnet qu’il a toujours avec lui. Il est ingénieux et sait fabriquer de la poudre avec du soufre récolté sur les rochers. Il impressionne par son érudition les soudards qui l’entourent. Mais c’est aussi son physique qui en impose. Gros crâne chauve sur un corps de géant à la peau blanche. Il se déshabille facilement, aime se montrer nu et est probablement homosexuel. Il ne semble pas insensible aux charmes du Kid qu’il n’arrivera toutefois pas à séduire et finira peut être par tuer, peut être, car le roman n’est pas explicite sur ce point. Mais surtout le Juge fait des sermons et prêche sa philosophie. Celle ci a des sonorités Nietzschéennes (même si Nietzsche ne l’avait pas encore écrite quand le Juge la prêchait) . « La loi morale a été inventée par l’humanité pour priver les puissants de leurs droits en faveur des faibles. » « La guerre est éternelle parce que les jeunes hommes l’aiment et que les vieux l’aiment en la personne des jeunes hommes ». Son éthique semble tout lui permettre. Il n’y a pour lui pas de limite dans la sauvagerie et la cruauté. Glanton agit spontanément, le Juge raisonne ses meurtres les justifie, y prend probablement plaisir. Cela lui réussira car il sera l’un des seuls survivants du récit, Glanton étant assassiné par les indiens et le Kid mourra on ne sait pas très bien comment.

Le Juge joue un rôle capital dans le récit dont il constitue probablement avec le Kid le personnage principal. Il y a chez lui un peu de Kurtz le personnage de Joseph Conrad dans « Heart of Darkness » , homme blanc perdu dans des contrées sauvage qui s’affranchit de toute morale. L’analogie va d’ailleurs assez loin car le physique du Juge rappelle celui de Marlon Brando, le Colonel Kurtz d’Apocalypse Now le film de Coppola qui s’inspire également de la nouvelle de Conrad. L’atmosphère de ce film a des similitudes avec celle qu’instaure Mc Carthy dans son livre. Une guerre qui tue mais que l’on mène joyeusement, sans limite, avec des moyens insensés. Une guerre qui peut même revêtir une certaine esthétique. A propos de références cinématographiques il est également difficile de ne pas penser à La Horde Sauvage de Sam Peckinpah qui traite également d’une bande de soudards qui écument le nord du Mexique et tentent de survivre dans un monde moderne qui ne leur correspond pas, film ou la violence est aussi omniprésente.

Le ton du roman est très dur par son réalisme souvent morbide, notamment lorsqu’il dépeint de terribles scènes, que ce soit les épisodes de combat, les massacres auxquels se livrent les chasseurs de scalp et les souffrances qu’ils font endurer ou qu’ils endurent eux même. Dure également est la nature, déserts brûlants et glacés, vents et tempêtes, pluies incessantes qui trempent au-delà des os. Le monde de Mc Carthy est sans concession, impitoyable et profondément pessimiste. Les humains qui le peuplent, les personnages du roman sont symptomatiques d’une humanité où l’amour, la compassion et la tendresse n’existent pas. Il n’y a parmi eux ni de bons ni de méchants. Les indiens sont aussi cruels que les blancs comme si tous étaient condamnés à cette sauvagerie qui serait devenue la loi du monde. Dans « The Road » que Mc Cathy écrira dix ans plus tard la tendresse et l’espoir ne seront pas totalement absents. Le monde de « Blood Meridian » est probablement l’ouvrage le plus noir et le plus désespérant de l’auteur.

L’écriture du livre peut devenir un peu pompeuse, comme s’il s’agissait d’un récit mythologique. L’utilisation du passé en accentue l’effet. Le texte comporte de très longues phrases, presque sans ponctuation, comme pour donner de l’emphase au propos, composées d’une avalanche de mots rares : « Ils passèrent par une haute prairie tapissée de fleurs sauvages, des arpents de séneçon doré et de zinnia et des gentianes de pourpre sombre et des vignes sauvages de volubilis bleu et une vaste plaine de petits bouquets de toutes sortes s’étendant à l’infini comme un batik jusqu’aux flancs striés des plus lointaines corniches bleuies de brume et les chaines diamantaires surgies du néant comme le dos de monstres marins dans une aube dévonienne. La lecture en langue originale n’est pas facile et le travail des traducteurs n’a pas été aisée. Mais il y a là véritablement un style,une oeuvre, la description d’un monde angoissant que l’on peut haïr ou craindre, qui peut exister ou a peut être déjà existé.

Renvoi: The Road par Cormack Mc Carthy.-The Son de Philip Meyer.- Heart of Darkness de Joseph Conrad.-Sur l’histoire de cette région et les faits réels dont s’est inspiré Mc Carthy: Des ombres à l’aube . Un massacre d’Apaches et la violence de l’histoire de Karl Jacoby, traduit de l’anglais par Fredéric Cotton publié dans la collection Essais Série Histoire par Anacharsis Editions.-Le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola en 1979.-Le film La horde sauvage de Sam Peckinpah en 1969.

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