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Pourquoi une religion comme le Christianisme est-elle devenue la culture occidentale ? C’est le thème de la conférence donnée par Lucien Jerphagnon[i] et Luc Ferry à la Sorbonne le 16 février 2008 et dont les propos sont rapportés dans ce petit livre. Ils expliquent comment et pourquoi la religion chrétienne va non seulement devenir la religion d’état à Rome après la conversion de l’empereur Constantin[ii] mais aussi fortement marquer la culture occidentale. En effet selon Jerphagnon et Ferry le modèle de civilisation que nous connaissons aujourd’hui en Europe est issu des conceptions chrétiennes du monde dans lequel les hommes sont égaux (principe d’égalité) et individuellement dignes (droits de l’homme). Pourtant tout n‘était pas gagné pour le christianisme au quatrième siècle dans la romanité. La religion prêchée par le Christ était selon Saint Paul[iii] un scandale pour les Juifs et une folie pour les Grecs.

Lucien Jerphagnon qui connaît bien le monde antique[iv], explique ce qui, au-delà de la conversion de l’empereur, pouvait attirer les romains vers le christianisme. Son intervention, philosophiquement moins technique que celle de Ferry, nous fait pénétrer dans la conscience et l’intime des romains comme s’il les avait côtoyés intellectuellement. Dans cette romanité où la religion était cantonnée dans la sphère du domestique ou du politique apparaît chez les gens évolués un vide, un manque, une carence spirituelle, sinon métaphysique. Lorsque l’on voyait les chrétiens on pressentait comme une autre façon de voir, de se voir, de voir les autres et d’entrevoir le divin. Il y avait chez eux comme une présence qu’ils étaient les seuls à éprouver et qui inspirait leur comportement global. Et leur dieu « Christus » s’était fait homme au point d’assumer la souffrance et la mort. Et pour ce dieu-là un être humain comptait. Il fallait non plus offrir des sacrifices parfois coûteux aux divinités multiples pour les mettre dans son camp mais s’offrir au dieu, et également aux autres, devenus autant de frères et de sœurs, à aimer comme soit même. Cette religion nouvelle avait de quoi fasciner et c’est ce qui se passa. Quant à la conversion de l’empereur Jerphagnon nous dit qu’il s’agit « …d’une conversion plus authentique qu’elle n’en a l’air. Enclin à la religion, Constantin l’était de nature, ne perdant toutefois jamais de vue ni le ciel ni la terre. » Il est vrai que christianiser l’empire c’était en renforcer l’unité et il en avait bien besoin à ce moment-là !

Luc Ferry explique ce qui dans le christianisme constitue une rupture avec la philosophie grecque et le stoïcisme qui s’en inspire profondément.

Dans le christianisme le logos s’incarne dans une personne humaine[v] ce qui est absurde. Pour les stoïciens, c’est le cosmos, un ordre organisé, harmonieux, juste, beau et bon qui est divin, certainement pas une personne.

Le mode d’appréhension du divin par les chrétiens n’est plus la raison mais la foi[vi].

Les philosophes sont arrogants et cette attitude doit laisser la place à l’humilité, celle de Jésus qui se laisse crucifier. De même la philosophie est pour les chrétiens au service de la religion et non plus un art de vivre comme le pensait les Grecs. Cette évolution la dénature et la réduit à l’analyse logique de grandes notions ce que déplore Ferry. La doctrine du salut par la raison est abandonnée pour devenir un commentaire critique de notions.

Le christianisme rejette la vision aristocratique de l’ordre juste qui caractérise l’univers grec et qui correspond à un monde hiérarchisé. Les chrétiens inventent l’idée d’égalité, d’égale dignité des êtres humains. C’est impensable dans le monde antique !

Et surtout apparaît une nouvelle doctrine du salut. Le Christ promet la résurrection non seulement des âmes, mais des corps et de la chair. Il y a là une vision autrement plus séduisante que celle des stoïciens qui promettent eux que l’homme après la mort devient un fragment de cosmos, anonyme et inconscient, un grain de poussière logé dans un immense ensemble. Selon Ferry « Là est bien, à ce qu’il me semble, le cœur du cœur de la tentation chrétienne, de la séduction que le christianisme va exercer sur les esprits. » La tentation du christianisme était ainsi devenue irrésistible parce qu’elle s’exerçait plus sur les cœurs que sur les esprits.

Ce qui est peut-être le plus intéressant dans les propos tenus par les deux conférenciers, c’est lorsqu’ils abordent avec une certaine pudeur le sujet de leur croyance personnelle. Lucien Jerphagnon se décrit comme un « agnostique mystique ». Ce qui correspond à un chrétien qui ne croit pas à quelque formulation dogmatique que ce soit. Il se détermine comme un croyant apophatique[vii]. Mais il ne répond pas directement à la question de sa foi. Critique de l’Eglise, institution terrestre certes mais tout de même admiratif de « l’idée du christianisme ». Luc Ferry est beaucoup plus direct. Il n’a pas la foi (tout cela est beaucoup trop beau pour être vrai !) mais s’il faut choisir un livre pour vivre sur une île déserte il emportera l’Evangile de Jean. Les positions des deux philosophes ne sont peut-être pas si éloignées que cela.

Il est dommage que ni Jerphagnon ni Ferry n’abordent le sujet des critiques qui visent le monde chrétien depuis qu’il existe. Non pas les critiques philosophiques émises par Marx, Nietzsche, Freud et par d’autres, mais celles qui visent les faits et actes commis par et au nom du christianisme au cours de l’histoire ainsi que les dogmes élaborés par l’Eglise et que semble rejetter Jerphagnon. Ils n’abordent pas non plus la question de la déchristianisation du monde occidental, de ses motifs et de ses conséquences. Déchristianisation qui n’est peut-être d’ailleurs qu’apparente puisque les idées de notre temps sont imprégnées de principes chrétiens (égalité, droits de l’homme, valorisation du travail) mais qui de principes religieux sont devenus des idées philosophiques. C’est que selon Ferry « …la philosophie est toujours sécularisation d’une religion. » Cela implique peut-être qu’il ne peut y avoir de grandes civilisations sans grandes religions. Mais tout cela n’était pas vraiment le sujet de la causerie qui devait se borner à expliquer pourquoi dans le monde romain au quatrième siècle après JC., les païens sont soudainement devenus chrétiens et ont choisi une religion qui a marqué (qui a fondé ?) si profondément la culture occidentale, celle que nous connaissons encore aujourd’hui. De même n’était pas le sujet la question de l’avenir du christianisme dans un monde ou l’Homme devenu éternel, maître de la nature, de l’espace, de l’univers pourrait décider de défier Dieu même s’il n’existe pas.

 

 

 

 

[i] Lucien Jerphagnon nous a quitté le 16 septembre 2011.

[ii] L’empereur Constantin est né dans les Balkans vers 280 après JC.et règne jusqu’en 337.

[iii] St Paul, Premier Epitre aux Corinthiens.

[iv] En particulier : Histoire de la Rome antique (Tallandier éditions, 2002) dans laquelle en six cents pages très lisibles, Jerphagnon raconte Rome. Incontournable sur ce sujet.

[v] Jean 1-14

[vi] Thomas d’Aquin reviendra ultérieurement sur la question de la foi et de la raison, cette dernière conservant tout de même son importance.

[vii] La théologie apophatique insiste sur ce que Dieu n’est pas, plutôt que ce qu’il est. Jerphagnon qui connaît parfaitement les débats théologiques qui ont agité les conciles successifs de l’Eglise depuis sa naissance, peut adopter ainsi une attitude critique des dogmes élaborés au fil du temps.

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