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Une nouvelle foi, la collection « L’Ouest le vrai », éditée par Actes Sud et dirigée par le regretté Bertrand Tavernier nous livre un excellent roman, écrit par l’un des meilleurs du genre, l’Américain Niven Busch (1) . Le réalisateur Anthony Mann en tirera un film qui sortit sur les écrans en 1950 sous le titre « The Furies ».
Il y a là plus qu’une simple histoire de l’Ouest. Il s’agit en effet d’une véritable tragédie que les commentateurs qualifient d’oedipienne ou de shakespearienne et qui a pour décor les montagnes, les plateaux, les canyons et les plaines du Nouveau Mexique à la fin du XIXème siècle. Les personnages du drame artistiquement sculptés par l’auteur évoluent dans le récit, plus vivants qu’au cinéma.  
Le très riche Temple Caddy Jefford est propriétaire d’un gigantesque ranch, Birdfoot, situé au nord est du Nouveau Maxique, dans lequel sont élevées des milliers de tête de bétail. Au centre de cet empire il y a fait bâtir «… une absurde maison seigneuriale, avec ses toits pointus, ses corniches, son allure de pain d’épices, dans le style de l’Ouest. » La maison d’une prétention vulgaire contient douze chambres ce qui fait dire à l’auteur que c’était une absurdité dans un ranch où on élevait du bétail. Jefford est un personnage Nietzschéen qui règne par-delà le bien et le mal sur ses terres et sur sa famille qui le craint. « Ses enfants ne l’appelaient jamais « pa ». Quand ils s’adressaient à lui, ils disaient « père », très rarement « papa ». » Sa défunte épouse lui a laissé deux fils qui rampent devant lui et n’osent jamais contredire leur père. Seule sa fille Vance lui tiendra tête. Jefford est étonnant et appartient à un type d’homme que l’on retrouve dans les mythes de l’Ouest(2) . Il est forgé par son époque, son histoire, les évènements et les aventures qu’il a vécus comme le sont et le seront beaucoup d’hommes dans l’Histoire et qu’il ne faut surtout pas juger à l’aune de notre temps(3) . Admirateur de Napoléon dont il connaît parfaitement la vie, sûr de lui, prêt à prendre tous les risques, ne se sentant jamais vaincu il sera tout étonné de voir la mort le frapper car il se sentait indestructible.
Sa fille Vance a hérité de ses qualités. L’affrontement de ces deux personnalités exceptionnelles qui se ressemblent et entretiennent des relations d’amour et de haine, ces deux sentiments-là n’étant jamais vraiment éloignés l’un de l’autre, sera dramatique au sens propre du terme. Curieuse fille que Vance ! C’est un garçon manqué. Elle monte à cheval comme les hommes, sait se servir d’une carabine et n’hésite pas à tenter de tuer sa rivale, la nouvelle femme de son père. Pas vraiment jolie nous dit Niven Busch, mais possédant certainement un charme fou qui attire les hommes qu’elle rencontre et avec lesquels elle partage facilement son lit ce qui contredit l’idée que l’on se fait de la femme du XIXème siècle. Mais on est là près de la Frontière, l’Europe et ses mœurs Victoriennes sont loin, par-delà l’Amérique et l’Océan.
On remarquera aussi deux personnages uniques, que l’on ne peut trouver que là-bas à cette époque. Il s’agit d’abord de Quintinella, l’homme de main de Jefford. Agé d’au moins soixante-dix ans, sourd et muet, sec, maigre prudent et cruel, il aime voir la souffrance et officie comme bourreau quand il faut pendre un voleur de bétail. Il sent la mort. On a l’impression qu’il n’a jamais éprouvé d’affection pour la moindre créature vivante à l’exception de Temple Jefford qu’il sert « …avec la fidélité d’un dogue et l’efficacité du cyanure. » L’expression est savoureuse ! Il y a aussi Curley Darragh, le tenancier de maison de jeu. Un être curieux aux yeux de Vance car il n’est pas de son monde et ne ressemble pas à son père qui au fond représente un modèle d’homme. Darragh ne la laisse pas indifférente. Elle est séduite par son air impassible, presque figé comme le masque d’un mort. Il a quelque chose d’un épervier, avec ses yeux froids et cruels et son nez mince. « Ses traits révélaient un mélange de brutalité, de vivacité et de gravité. » Son goût immodéré pour l’argent et pour le profit pour lesquels il est prêt à tout, notamment tout abandonner même l’amour, est différent de celui de Jefford qui aime aussi la richesse mais seulement comme un moyen de dominer.
L’histoire se déroule à la fin du XIXème siècle. L’arrivée des temps modernes est imminente. Le ton du récit se fait parfois nostalgique lorsqu’il évoque le passé. L’époque des guerres indiennes quand le vieux Dan, le père de Jefford, est tué sous ses yeux par les indiens Osages et auxquels son fils échappe par miracle. L’époque où il convoyait des troupeaux entiers vers le nord afin de les vendre à l’armée qui avait besoin de viande. Les indiens ne sont plus que des pouilleux dont s’occupe un prêtre catholique, le vieux Père Como qui les considère lui, comme des êtres humains. L’auteur qui prend la parole à la toute fin du roman nous raconte qu’il va souvent à Birdfoot bavarder avec Vance devenue une vieille dame pratiquement aveugle. « J’aime à penser à elle ainsi, avec le déroulement infini des plaines autour d’elle, dans ce pays dont la violence s’est apaisée et dont les fantômes, à demi exorcisés, sont pourtant si proches encore que, parfois, leur souffle semble vous frôler, et leurs yeux luire dans la nuit perdue des temps. » Magnifique évocation d’un monde qui n’existe plus et qui était déjà sur sa fin quand se déroulait l’histoire que nous raconte Niven Busch. Il y a toujours dans les westerns cet aspect crépusculaire, nostalgique que l’on aime et qui, c’est mon avis, leur confère un souffle particulier. J’ai revisionné le film dont le scénario a été écrit sur la base de ce roman. Malgré le talent incontestable d’Anthony Mann, croyez-moi, le livre est bien meilleur et nous emmène plus efficacement vers la Frontière à cette époque !

[1] On lui doit notamment Les Aventures du capitaine Wyatt, La Vallée de la peur, Duel au soleil. Né en 1903 il meurt en 1991 à San Francisco et écrit avoir rencontré l’un des personnages de ses romans, Vance Jefford, héroïne de l’histoire qu’il raconte dans Les Furies.

[2) Ce type de chefs de clan apparaissent fréquemment dans les films et séries western et dans la littérature. Relire à ce propos l’excellent roman de Philipp Meyer The Son qui a fait l’objet d’une note de lecture dans ce blog (Rubrique Articles octobre 2015).

[3] Pour les hommes du XXème siècle relire Un homme de son temps par François Roux qui a fait l’objet d’une note de lecture dans ce blog (Rubrique Pages février 2021).

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