Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le dernier ouvrage de Jean Teulé est écrit dans le style des précédents. Tout est dans l’excès. Une éructation de phrases et de mots triviaux, un récit, des descriptions qui flirtent parfois, souvent même, avec le « trash », le goût de la transgression. Mais n’est-ce pas ce que l’on aime chez Teulé ? Un style qui correspond bien par ailleurs au personnage que l’auteur met en scène : le poète Charles Baudelaire, l’auteur des Fleurs du mal.

Il a été dit et il me semble que l’auteur n’a pas vraiment contredit cette assertion[i], que le Baudelaire raconté dans le livre est un être antipathique. La générosité et la bienveillance ne font pas toujours partie, il est vrai, des qualités principales du personnage tel qu’il est décrit par Teulé. Mais son originalité et ses dérapages de tout ordre ne sont pas nécessairement le signe ou le produit d’une attirance délibérée pour le mal et le vice. Ils révèlent plutôt une certaine fragilité dans la personnalité, la santé mentale et physique du personnage qui il faut bien le reconnaître n’a pas les goûts de tout le monde ce qui en soit n’est pas répréhensible.

Le petit Charles perd son père très jeune et se retrouve seul avec sa mère pour laquelle il éprouve et manifeste un amour plus que filiale, charnel, voir incestueux, Œdipe l’ayant frappé de plein fouet dès sa naissance. Ces sentiments sont fortement contrariés lorsque sa mère épouse en secondes noces le Commandant Jacques Aupick, un militaire un vrai, comme il y en avait dans cette première partie du XIXème siècle, bien raide et dont les principes sont aux antipodes des choix de vie du jeune garçon, dont il a la prétention de faire un homme. Double trahison pour Charles ce qui accentuera certainement tous ses « mauvais » penchants, à savoir notamment sa révolte perpétuelle contre tout ce qui est et son attirance pour l’excès et la dépravation.

Le Charles Baudelaire que décrit Teulé est ainsi un écorché vif, faisant preuve d’une sensibilité à fleur de peau et dont les pulsions sont souvent atypiques, voir autodestructrices. Il boit, se drogue (laudanum puis opium) et sa santé en subit les conséquences. Il aime les femmes et l’amour mais pas comme tout le monde. Il poursuit dans ce domaine des pratiques transgressives entre désirs et répugnances, plaisirs et douleurs, et a une conception satanique des relations. Les femmes auxquelles il s’attache ne lui permettent pas d’avoir une vie de couple qui pourrait lui apporter un certain équilibre. Celle qui a compté le plus dans sa vie, après sa mère, est Jeanne Duval[ii], métisse, comédienne de seconde zone, putain à ses heures et surtout aussi paumée que lui. Son physique est impressionnant. « Elle est immense et noire avec de grands yeux comme des soupières, des lèvres épaisses sur un visage aux traits un peu européens. Métisse à la peau sombre qui dépasse de plus d’une tête les proportions ordinaires, elle possède dans sa démarche royale, empreinte d’une grâce féroce, quelque chose de divin et d’animal qui stupéfie Charles, ressentant aussitôt l’attirance d’un gouffre ou d’un abîme. » Il aura avec elle une relation qui durera, malgré de nombreuses brouilles et des ruptures successives

Jeanne lui fera cadeau de la syphilis et le couple sera en quelque sorte uni par cette maladie un peu oubliée aujourd’hui. On apprendra que pendant le stade secondaire du mal, le malade a l’impression d’être guéri et l’infection évolue sans aucune manifestation apparente. Cet état de latence peut durer de un à trente ans. Mais quand le stade tertiaire se déclenche, celui-ci peut provoquer paralysie, hémiplégie, tétraplégie ou accident vasculaire cérébral. La maladie se soigne à cette époque par l’absorption de mercure dont les effets secondaires sont désastreux. Jeanne atteindra le dernier stade avant Charles et ce dernier s’occupera d’elle de manière attendrissante. « Le débauché pervers se conduit comme l’amant le plus attentionné. ». Il n’est donc pas si mauvais que cela ! Jeanne survivra tout de même à Charles et assistera à ses funérailles. Guy de Maupassant sera lui aussi frappé par la syphilis qui le rendra fou et qui nécessitera son enfermement dans la clinique du célèbre Docteur Blanche. Entre Baudelaire et le romancier normand, existent d’autres similarités. Notamment le goût de la transgression et peut être une vision très pessimiste du monde dans laquelle ces deux immenses auteurs forgeront leur univers poétique.

Baudelaire aura une très courte relation, si l’on peut dire plus classique, avec Apollonie Sabatier, mondaine parisienne, maîtresse d’un riche propriétaire minier. Elle tient un salon où elle reçoit les artistes en vogue de l’époque. C’est une très jolie femme et Charles sera séduit dans un premier temps. Elle succombera aux charmes très atypiques du jeune poète dont la poésie est si particulière, s’offrant même ouvertement à lui. Elle organisera une rencontre dans un hôtel de passe après avoir déclaré :« Je vais prier Charles Baudelaire de me foutre comme une catin. » Mais ce moment d’intimité sera un fiasco ! Il ne trouvera pas avec Apollonie ce qu’il aime chez une femme. Au moment fatal, sa beauté ne lui fait plus aucun effet. Sa gaieté "emmerde" Baudelaire. « Apollonie, pleine de gaieté, de beauté de santé, est si différente de lui, empli d’angoisses, de fièvres, de rides et de haine. » On pourrait presque dire qu’elle est trop « normale » pour lui qui préfère une Jeanne Duval avec laquelle il pratique un amour « trash » qui le comble. Dans ces conditions, une rencontre amoureuse avec une jolie bourgeoise « saine » pour coucher ensemble, de manière bien classique, voilà qui peut devenir très chiant !

Être l’éditeur du jeune Baudelaire n’est pas une tâche aisée. Auguste Poulet-Malassis (Baudelaire le surnomme Coco Mal-Perché !) admirateur de la poésie décapante de Charles, doit subir les mouvements d’humeur et les facéties permanentes du jeune artiste. Mais il a, avant les autres saisi l’originalité et la puissance des vers composés par Baudelaire dans "Les fleurs du mal". Charles ne sait pas respecter les délais et pinaille sur des détails insignifiants alors qu’il relit les impressions successives de son recueil de poésie. Le courageux éditeur sera ensuite traîné en justice (avec Baudelaire) pour avoir publié une œuvre qui constitue une « offense à la morale ». Flaubert aura les mêmes difficultés avec Madame Bovary. Le puritanisme officiel de cette époque contraste curieusement avec les mœurs légères du second empire.

Même si l’on peut supposer que tout est vrai dans le livre de Teulé, ce dernier accentue et grossit certainement les traits, les qualités et les défauts de ses personnages. De la même façon, il créée un décor de théâtre. Un Paris de carte postale, en pleine mutation sous l’effet des gigantesques travaux du Baron Haussmann, ville qui regorge d’artistes célèbres que l’on rencontre à tous les coins de rue. Décors réels ou légèrement factices ? On notera par exemple l’évocation de ces endroits probablement imaginaires comme l’estaminet « La Belle Poule » (et d’autres endroits bien choisis) où l’on rencontre au même moment, tous réunis par un heureux hasard : Gustave Courbet, Delacroix, Nadar, Théophile Gauthier, Berlioz, Flaubert, les frères Goncourt et bien entendu Charles Baudelaire. Cela fait tout de même beaucoup à la fois ! 

Dans "Crénom Baudelaire ! " qui est plus qu’une simple biographie d’auteur, Teulé essaie de pénétrer et d’expliquer la personnalité intime de Charles Baudelaire, un être obligé de vivre avec ce qu’il est, avec ses faiblesses et ses qualités, ses fantasmes et ses névroses. Cela n’a pas facilité son existence. Mais un être plus conforme à la « norme » serait-il devenu ce poète génial qu’est l’auteur des "Fleurs du mal" ? En d’autres termes, sa vision du monde, sa sublimation du sordide, de la noirceur et aussi la recherche de la beauté dans l’infâme[iii] ne peuvent-elles pas émaner que d’un tel être ? Quand à l’évaluation de ses qualités humaines j’aurais tendance à penser qu’il n’en était pas totalement dépourvu. Mais après tout, est-ce si important que cela[iv] ?

 

[i] Il est écrit dans la quatrième de couverture que : « l’homme était détestable »

[ii] Jeanne Duval est un personnage « extraordinaire » au sens propre du terme. On aimerait en savoir plus sur cette femme qui apparaît dès le début du récit et est selon Teulé, présente au cimetière Montparnasse à l’enterrement de Charles. Dans la liste des remerciements qui figurent à la fin du livre, figure le nom d' Emmanuel Richon auteur d’un ouvrage dont le titre est : Jeanne Duval et Charles Baudelaire. Belle d’abandon. (L’Harmattan). A lire ?

[iii] Les poèmes insérés par Teulé dans son livre (il n’y en a pas tant que cela !) sont particulièrement bien choisis à cet égard : "Le Vin de l’assassin" ou "Une Charogne".

[iv] Céline, Aragon et dans le style « hors normes » Pierre Loti ainsi que d’autres n’étaient pas nécessairement  sympathiques ! Pourtant leur génie littéraire est incontestable.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :