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Ce petit roman de Joseph Roth (il fait 250 pages) est un chef d’œuvre littéraire, une bombe à émotion qui me surprend à chaque fois que je le relis. Le « Poids de la grâce » n’est pas le plus connu des romans de Joseph Roth[i]. C’est une sorte de fable inspirée de l’histoire de Job relatée dans la Bible[ii]. Le titre original du roman était d’ailleurs : « Job Le Roman d’un homme ordinaire ». Mais le livre aborde d’autres sujets que celui du malheur de l’homme et de sa révolte contre Dieu. Il nous parle aussi de la séparation, de la famille et de la vieillesse.

Mendel Singer est maître d’une école juive à Zuchnow[iii], en Galicie qui était alors Russe au début du XXème siècle. C’est un juif pieux père de quatre enfants que lui a donnés son épouse Déborah. Mais sa descendance lui donne bien du souci. L’aîné Jonas, fort comme un bœuf, doit accomplir un service militaire dans l’armée tsariste. Il n’arrive pas à échapper à la conscription. Il prendra finalement goût à la vie militaire avec les cosaques et restera finalement dans l’armée. Chémariah son frère plus jeune, intelligent, rusé comme un renard, fuira la Russie pour ne pas avoir lui, à faire son service militaire. Il émigrera en Amérique où il réussira brillamment. Myriam est une jolie fille, mais elle a le diable au corps. Elle traîne avec les cosaques de la garnison locale. Il y a enfin Ménouhin, petit être épileptique, infirme au corps déformé qui ne parviendra jamais à prononcer une autre parole que « Ma-ma », qu’il répète inlassablement. Il est maltraité par ses frères et par sa sœur. Ils essaieront même de le noyer comme un petit chat. Son père désespère de le voir guérir. Seule sa mère garde un secret espoir après avoir rendu visite à un vieux Rabbi qui a le don de prédire l’avenir et qui émet une stupéfiante prophétie : « Menhouin, fils de Mendel, guérira un jour. Le peuple d’Israël comptera peu de ses pareils. La douleur lui donnera la sagesse, la laideur, un cœur pur, et l’amertume, une âme tendre. De la maladie, il tirera sa force ; ses yeux verront loin et au fond des choses ; ses oreilles seront pleines de sons clairs et d’échos sans nombre. Sa bouche gardera le silence, mais lorsqu’il ouvrira les lèvres, ce sera pour transmettre un message bienfaisant. » Et le devin lui donne aussi ce conseil : « N’abandonne pas ton fils, même s’il représente pour toi une lourde charge. Ne t’en sépare pas ;…»

Chémariah qui se débrouille bien en Amérique où il se fait appeler Sam, envoie de l’argent et des billets de bateau à ses parents pour qu’ils le rejoignent. Mendel et Déborah hésitent. Mais leur situation prêche en la faveur de cette émigration : leurs deux fils ne sont plus avec eux et surtout ils sont très inquiets pour Myriam qui passe ses nuits avec les cosaques. Tout cela risque de mal se terminer et l’offre de Chémariah est providentielle. Mais que faire du petit Menhouin ? Qu’à cela ne tienne, on le laissera à Zuchnow, on le confiera à des voisins auxquels on cédera la maison. Si tout va bien, on viendra le chercher plus tard. Et c’est ainsi que Mendel Déborah et Myriam quittent la Russie. On est à ce moment de l’histoire, à un peu moins de la moitié du roman. Ce qui va suivre est incroyable ! Roth saura, jusqu’à la fin de ce récit biblique, jouer de manière magistrale avec l’émotion du lecteur. Dans ce registre, la description de la scène du départ et des adieux à ceux qui restent ne peut laisser insensible et l’auteur sait très bien jouer sur cette corde là, ce qui produit parfaitement son effet. La suite donnera lieu à des moments encore plus intenses, voir bouleversants. Et à chaque relecture on s’y laisse prendre ! Il y a là du grand art.

Ce livre est aussi un document sur le monde juif d’Europe de l’Est, ce Yiddishland qui a aujourd’hui disparu et dont était issu Roth. Il nous raconte avec talent, les mœurs, les traditions, la culture de ces Ashkénazes, de même que leurs craintes. « Les autres » représentent en effet toujours un danger, ce qui implique qu’il faut les éviter. Le « cosaque » est une sorte d’épouvantail presque mythique et l’on comprend l’anxiété de Mendel Singer lorsqu’il se rend compte que sa fille fréquente ces soudards sans foi ni loi et aussi son désarroi lorsqu’il voit son fils Jonas devenir comme eux. Même les paysans Russes représentent un danger :  quand Jonas et Chémariah se rendent à la ville pour passer le conseil de révision, ils se méfient lorsque dans le train, on les interpelle:« Jonas et Chémariah feignirent de ne pas l’entendre ou de croire que sa question ne s’adressait pas à eux. Faire le sourd quand on s’entend interpeller par un paysan, c’était chez eux, une réaction instinctive ; ils avaient ça dans le sang. Depuis mille ans et plus, on peut être sûr que les choses finiront mal si un paysan pose une question et qu’un Juif se hasarde à lui répondre. ».

C’est aussi pour cela que l’émigration vers l’Amérique se comprend. Vivre dans le pays de la liberté où toutes les cultures cohabitent dans une sorte de « melting pot » (les amérindiens et les afro- américains auraient peut-être des réserves à exprimer sur le concept !) permettra à ces Ashkénazes d’oublier leurs craintes ataviques. L’Amérique apparaît ainsi comme une nouvelle « terre promise » ce qui pour le peuple descendant de Moïse n’est pas sans signification. Le vieux Mendel Singer « …croyait dur comme le fer, puisque ses enfants l’affirmaient, que l’Amérique était la Terre du Seigneur, New York la ville des merveilles, et l’anglais la plus belle langue du monde. » Il finira tout de même par regretter sa terre natale, cette Russie où il est né, le pays du Tsar et des Cosaques, mais pour d’autres raisons.

L’auteur fait partie de ces écrivains du XXème siècle, issus de la « mitteleuropa » parmi lesquels de très grand nom de la littérature comme Zweig, Schnitzler, Marai et tant d’autres. Juif come Stephan Zweig on retrouve chez Roth comme chez ce dernier, ce style fataliste et souvent compassionnel, le ton mélancolique, qui anticipent peut-être le génocide qui frappera plus que les autres, les juifs d’Europe de l’Est au milieu du siècle. Les ouvrages de Roth furent interdits par le nouveau régime national socialiste dès qu’il arriva au pouvoir en 1933 et Roth dû s’exiler à Paris où il mourra. Il est enterré au cimetière de Thiais en région parisienne. On ne peut rester insensible au « Poids de la Grâce », roman plein de tristesse mais aussi d’espoir.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

 

 

[i] Moins semble -t- il que « La Marche de Radetzky » ou « La Crypte des capucins »

[ii] Voir Le Livre de Job

[iii] Ce village semble un lieu imaginaire

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