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              La Chinoise

 

                                                                                                                                             

                                                                             

                                                                               "Enlève la femme pour qui tu brûles!"-

                                                                              Ainsi pense l'homme; la femme n'enlève pas,

                                                                                elle vole.

                                                                                  F Nietzsche- Le gai savoir                                                                               

                                                                             

                                                                                                        Miami. Février 2004

                                                                                              1

Elle est entrée sans crier gare dans ce restaurant près de la Place du Trocadéro où il dînait seul un dimanche soir. Mystérieuse, voir un peu inquiétante. Quand elle ôta ses lunettes fumées, pour le regarder, l’éclat de ses yeux le frappèrent de plein fouet. Des yeux sombres, intelligents, brillant dans la lumière. Des yeux qui pouvaient fasciner et inquiéter en même temps. Gêné, il détourna son regard. Cette grande chinoise aux cheveux mi-longs, noirs de jais, ne lui était pas inconnue. Il l’avait déjà croisée, c’était certain. Son parfum, légèrement agressif lui rappelait une odeur qui lui avait été familière. Odeur qui provoquait en lui une sensation, un souvenir mêlant la souffrance à la volupté ce qui n’allait d’ailleurs pas si mal ensemble. Elle avait enlevé son manteau d’un geste un peu théâtral. Elle était tout de noir-vêtue. Pantalon et col roulé en laine qui moulaient un corps élancé, presque athlétique. Il émanait d’elle une certaine force. Elle s’assit à une table non loin de la sienne. C’est quand elle le fixa de nouveau qu’il la reconnut. Il eut l’impression de plonger dans le passé. Une succession d’images, de flashes envahirent son esprit. Elle n’avait pas vraiment vieilli. Mûri peut-être, mais cela lui allait divinement. Il ne pouvait maintenant plus détourner son regard de ces yeux qui le fixaient, l’hypnotisaient. Des souvenirs continuaient à lui sauter à la face. Impossible de leur échapper. Il se devait maintenant de répondre au message qui lui était lancé de manière subliminale. Dialogue muet de deux pensées. Il la fixa à son tour. Il allait lui parler mais elle le devança.

-Tu n’as pas changé Dany !

Elle était la seule à l’appeler Dany. Sa voix était toujours la même. Un peu rauque, sensuelle, marquée d’une pointe d’accent venant d’on ne sait où.

-Toi non plus Lin.

-Tu es seul ?

-Oui.

-Veux tu te joindre à moi ?

D’un geste elle lui indiquait la place qu’elle lui destinait. Il savait déjà qu’il allait accepter. Il eut conscience de sa faiblesse quand il se leva pour s’assoir à l’endroit qu’elle voulait, le siège face à elle, assise droite et cambrée dans la banquette de velours rouge. Il s’en voulait de ne marquer aucune résistance à cette attraction qu’il sentait provenir d’elle et contre laquelle il se sentait impuissant.

 

Après tant d’années, il était normal qu’ils se racontent leur vie. Ce fut pour elle beaucoup plus bref que pour lui. Elle manifestait une volonté évidente de ne pas se découvrir. Elle ne résidait pas à Paris où elle n’était que provisoirement mais à Genève. Sa vie professionnelle, des affaires d’import-export qu’elle réalisait pour son compte. Sa vie privée, elle était toujours célibataire. Rien de plus précis. Elle voyageait beaucoup. Pour son travail et pour le plaisir aussi. Lui au contraire se dévoila avec plus de facilité. Il lui résuma sa vie depuis qu’ils s’étaient quittés. Le développement avec un ami d’un cabinet d’expertise comptable. Son mariage et son divorce récent ce qui la fit sourire.

                -C’est elle qui t’a laissé ?

-Non. C’est moi rétorqua -t-il avec pudeur. Nous n’avions pas d’enfants.

-Chacun son tour, fit-elle en souriant.

L’évocation qu’elle fit de leur séparation il y avait près de quinze ans le troubla. Elle l’avait alors largué. Pas très gentiment, sans ménagement.

-Tu as un cabinet comptable alors maintenant ?

-Oui, comptabilité, audit. Je fais aussi un peu de conseil en gestion, finance. Cela tourne bien.

-Je pourrais avoir besoin de toi !

Il sentit que l’idée de la revoir, de partager quelque chose avec elle ne lui déplaisait pas. Mais sa raison n’aimait pas cela. Ils parlèrent un peu affaire. C’est elle qui menait la conversation. Il avait l’impression qu’elle le testait. Il se prêtait au jeu avec un certain plaisir. Elle restait assez réservée sur les détails de son activité. Ne donnant que peu de précisions sur le type d’opérations qu’elle menait. Elle faisait aussi de temps à autre de légères allusions à leur vie passée, par petites touches. Comme pour jouer avec sa sensibilité. Il s’en rendait compte mais ne luttait pas et se laissait entraîner où elle voulait l’emmener. Le dîner s’acheva ainsi. L’addition fut apportée et elle ne fit aucun geste pour payer, le laissant s’exécuter. Quand ils se séparèrent et après avoir échangé leurs coordonnées elle insista pour qu’ils s’appellent afin d’envisager de travailler ensemble. Tout cela fut dit par elle de manière très professionnelle, comme pour éviter toute équivoque.

 

C’était presque froidement qu’elle lui avait annoncée près de quinze ans auparavant que leur liaison devait prendre fin. Une histoire courte certes qui n’avait duré que six mois mais qui pour lui, avait probablement été la plus marquante de sa vie amoureuse. Il avait rencontré Lin dans ce cours de finance réservé à quelques jeunes gens brillants et ambitieux que lui offrait la très prestigieuse société d’audit pour laquelle il travaillait alors. Il avait très vite repéré cette grande chinoise impassible et studieuse dont l’allure altière voir presque méprisante n’affectait pas l’incroyable beauté. Il était alors jeune célibataire. Après de longues études, il ambitionnait une belle carrière, ce qui ne l’empêchait pas d’être un insatiable coureur de jupons, activité pour laquelle il manifestait par ailleurs des aptitudes supérieures à la moyenne. Il avait mis en œuvre tout son savoir-faire pour conquérir cette proie, Lin, la belle chinoise dont il tomba follement amoureux. Il ne sut par-contre jamais si ces sentiments furent partagés au moins quelques temps. Les raisons qu’elle invoqua pour justifier la rupture inattendue, il n’avait rien vu venir, n’allaient pas dans ce sens. Ils devaient selon elle se séparer car ils ne partageaient pas grand-chose. Leurs projets étaient différents, les gens qu’ils fréquentaient étaient trop dissemblables, leur relation allait à l’échec. Tout cela déblatéré sur un ton de neutralité froide et raisonnée. Elle avait néanmoins souhaité que les choses se terminent bien sans aucune animosité de part ni d’autre. Elle lui avait proposé de passer une dernière nuit ensemble. S’offrant ainsi à lui comme une prostituée afin de s’acquitter de sa dette à son égard. Il aurait dû refuser. C’est ce qu’il avait pensé après coup. Mais les liens charnels qui l’attachaient à elle étaient tellement forts ! Il se rappelait que cette dernière fois fut la plus torride. Pendant une nuit entière, elle lui avait laissé son corps, amante insatiable et sensuelle. Au matin, elle l’avait congédié ou presque. Evitant toute discussion qu’il essayait de relancer. Non, c’était fini, voilà tout ! Il avait beaucoup souffert de cette rupture. Pour oublier, il se jeta dans le travail. Il commença à réussir dans sa vie professionnelle. Ce fut sans aucun doute une consolation. Il rencontra aussi d’autres femmes. Certaines ressemblaient un peu à Lin. D’autres furent très différentes. Mais il ne ressentit pour aucunes d’elles la passion dévastatrice qu’il avait eue pour la belle chinoise. Il se maria et ce fut un échec. Il menait depuis son divorce une existence bien remplie par une activité professionnelle intense qui lui permettait de mener une vie confortable mais un peu terne.

 

 

 

 

                                                              2

         C’est elle qui lui téléphona une semaine plus tard. Il n’aurait lui jamais osé le faire ! Mais secrètement, il attendait cet appel, y pensant tous les jours. D’emblée elle adopta ce ton très professionnel.

-Je t’avais dit que je pourrais avoir besoin de tes services. Je crois que tu peux m’aider dans une affaire. D’après ce que je sais, c’est dans tes cordes.

Elle était bien renseignée. Elle connaissait ses compétences. Elle cita même le nom de l’un de ses clients qui selon elle, lui avait confirmé ses qualités. Elle savait flatter pour parvenir à son but. Il hésitait à accepter, ne sachant pas très bien où il mettait les pieds.

-Tu sais, c’est une affaire intéressante et rémunératrice pour moi et bien sûr pour toi si tu m’aides. Mais j’ai vraiment besoin d’être assistée.

Il n’était pas insensible à l’intonation un peu tendre que prenait sa voix. Il était de toute manière obligé de répondre. Pour accepter ou pour refuser ce qui n’était pas facile.

-Peux-tu m’en dire un peu plus ?

-Le mieux serait d’en parler face à face. C’est un peu complexe et surtout très confidentiel. Et l’on ne sait jamais, on peut être écouté. Pourrais-tu passer me voir ? Je suis à l’hôtel Royal Monceau. Elle le convoquait déjà !

-D’accord ! Mais laisses moi quelques jours ! Je suis assez pris en ce moment.

Sa semaine n’était pourtant pas aussi chargée que cela. Mais quelque chose en lui se rebellait à l’idée d’obtempérer à ce qui ressemblait à un ordre. Allait-il toutefois rater cette occasion de la revoir ?

-Après demain soir ?

-D’accord. Quelle heure ?

-Vingt-trois heures-trente ?

Il se souvint que Lin était un oiseau de nuit. Elle aimait travailler alors qu’il faisait noir dehors et que la vie professionnelle tournait au ralenti pour le commun des mortels dont elle ne faisait pas partie. Il était ferré. Il avait lancé son acceptation sans savoir à quoi il s’engageait, obéissant à ses sens plus qu’à sa raison. La revoir était son souhait le plus fort et le plus intime. Et le pire c’était qu’il en était conscient.

 

Il avait rendez-vous à vingt-trois heures trente. A vingt-trois heures, il tournait en voiture dans le quartier où se trouvait le palace. Il aurait pu la laisser au portier. Mais il aurait alors été plus difficile de revenir en arrière et ne pas aller à ce rendez-vous. Il voulait jusqu’au dernier moment avoir la faculté de ne pas la revoir. A vingt-trois heures quinze il trouvait une place. A vingt-trois heures vingt-cinq il faisait les cents pas autour de l’immeuble. Se demandant toujours s’il n’allait pas rentrer chez lui. Pour se donner une contenance, il fallait avoir un peu de retard. A vingt-trois heures quarante il s’annonçait à la réception et a vingt-trois heures quarante-cinq il était devant la porte de la suite qu’elle occupait au dernier étage de l’établissement. Ce fut elle qui lui ouvrit la porte. Sa haute silhouette s’encadrait dans un halo de lumière qui la transfigurait. La senteur riche de son parfum mêlée à l’odeur de la fumée du cigarillo qui fumait au bout de ses longs doigts emplirent ses poumons. Sobrement élégante, elle portait un tailleur sombre. De jolies anneaux à ses oreilles et un jeu de bracelets, le tout en or, tranchaient avec la simplicité de sa tenue. Il la trouva divine.

-Bonsoir Dany. Tu es à l’heure ! Cela commence bien. On m’a dit que tu étais un type sérieux, fit-elle légèrement insolente.

Sa voix un peu rauque résonnait en lui. Elle le fit entrer dans un grand salon joliment meublé. Dans l’un des confortables canapés qui entouraient une grande table basse au centre de la pièce, était assis un homme grand et mince, très brun, aux cheveux courts. Il était particulièrement élégant. Trop élégant d’ailleurs ! Il portait un costume trois pièces de bonne coupe. Il devait avoir le même âge qu’elle.

-Ricardo travaille avec moi, fit-elle en guise de présentation. Voici Dany. L’ami dont je t’ai parlé.

Il le salua. Ricardo lui répondit sobrement. Un peu hautain. Il avait un léger accent espagnol.

-Je crois que nous en avons assez fait pour ce soir, lança -t-elle à Ricardo.

Son ton était marqué d’une pointe d’autorité. Elle le congédiait.

-Comme tu veux, fit Ricardo en renouant sa cravate.

Il se leva prit un dossier sur la table basse devant lui et se dirigea vers la porte de la pièce, peu loquace. Il était vraiment très grand. Elle le suivit et il l’entendit s’entretenir avec lui à voix basse avec elle dans l’entrée. Après que la porte ait claqué, elle revint dans la pièce où ils étaient maintenant seuls.

-Tu veux un verre ?

-Je prendrai un verre d’eau.

-Je vois que tu fais toujours attention à toi. Tu es parfait d’ailleurs. Tu n’as pas pris un gramme.

-Toi non plus. Tu as bien vieilli également, fit-il un peu narquois.

 

Cet échange de compliment l’avait troublé. Où voulait elle l’emmener ? Le manipulait elle déjà ? Après lui avoir servi un verre d’eau minérale, elle lui indiqua le canapé où elle s’assit à ses côtés. Elle ne fit aucun geste pour rabattre le bas de son tailleur que son mouvement avait légèrement relevé, dévoilant ainsi un peu de ses cuisses parfaites ce qui accentua son trouble. Elle le remarqua certainement mais son visage resta impassible. Elle lança la discussion d’un ton neutre, professionnel.

-Avant d’aborder l’affaire qui m’occupe en ce moment, il faut que je te décrive brièvement comment je gagne ma vie.

Elle lui expliqua dans des termes précis et techniques qu’elle achetait des lots de marchandises de tout ordre, médicaments, meubles, matériel agricole pour les revendre en réalisant le plus gros bénéfice possible. Elle agissait parfois uniquement comme intermédiaire en mettant en contact vendeur et acquéreur ce qui lui permettait d’empocher une commission sans avoir à décaisser. 

L’affaire qui m’occupe en ce moment est la vente d’un important lot de médicaments. Il intéresse fortement un état africain. J’ai besoin de tes conseils pour la structurer, je veux dire en clair pour rédiger ou relire le ou les contrats, déterminer les modalités de paiement, le lieu, le bénéficiaire, vérifier l’existence légale et la solvabilité de nos interlocuteurs. Et bien sûr tu superviseras la transaction. Pour éviter d’avoir à suivre la règlementation française un peu compliquée et pour des raisons de discrétion elle aura matériellement lieu hors de France. Mais les termes du contrat seront négociés et signés à Paris, l’état africain en question étant francophone. Elle lui expliqua tout cela très posément sans faire aucune pose au cours de son exposé. Il connaissait un peu ce type d’opérations ce qui lui permit de poser quelques questions pertinentes. Quand elle lui indiqua le montant de sa rémunération il eut du mal à ne pas manifester de l’étonnement car elle dépassait largement ce qu’il aurait pu imaginer. Son esprit travaillait à toute vitesse dans son cerveau. Devait-il accepter de travailler avec elle ? Dans quoi mettait il les mains ? La transaction ne semblait pas illégale en elle-même à l’exception peut-être du paiement de ses honoraires qui devait être effectué sur un compte hors de France. Mais après tout rien ne l’empêcherait de le déclarer au fisc français !

-Alors tu acceptes cette mission ?

-Cela dépasse un peu mes attributions mais...

Elle l’interrompit.

-J’ai besoin de quelqu’un de confiance qui ait tes capacités. Et puis je te connais !

Il sentait qu’il allait accepter malgré tout ce qui s’y opposait. Elle savait le convaincre et allait gagner. Pour elle l’affaire était faite même s’il hésitait encore.

-Disons plutôt que tu me connaissais. Nous ne nous sommes pas revus depuis quinze ans. Mais je suis flatté par ta confiance. D’accord. Je vais regarder le dossier. Mais qui aurait pu dire il y a quelques années que nous travaillerions ensemble !

-Le passé est ce qu’il est Dany ! Le sort a voulu que je te rencontre par hasard au moment où j’avais besoin d’être assistée. Tu verras ce sera un bon deal très profitable pour nous deux ! Il faut maintenant simplement que je dise à Ricardo que tu seras avec nous. Il est mon associé sur cette affaire.

-Ricardo est l’homme qui était là quand je suis arrivé ?

-Oui c’est un ami Vénézuélien. Tu verras il comprend vite. Voyons-nous tous les trois demain ?

Quand il prit congé d’elle un peu plus tard, en lui disant aurevoir, elle lui posa la main sur l’avant-bras.

-Je suis contente que tu aies accepté de travailler avec moi.

En disant ces mots elle accentua légèrement la pression de ses doigts. Comme pour marquer sa gratitude. « Et aussi pour me faire comprendre qu’elle me tient. » songeait il en marchant vers sa voiture. Il se sentait partagé entre la sensation de bonheur d’être de nouveau dans sa sphère mais aussi une certaine inquiétude. Celle d’avoir peut-être perdu une partie de son libre arbitre et de se sentir manipulé. Mails l’était-il vraiment?

 

 

                                                                      3

                    Ricardo l’écouta avec patience. Il était indéniablement intelligent. Son allure était plutôt originale. Toujours tiré à quatre épingles, perpétuellement bronzé, tous ses gestes semblaient étudiés, réfléchis, mis en scène. Son accent espagnol assez prononcé accentuait ce côté maniéré qui pouvait être dérangeant. Il semblait s’entendre à merveille avec elle. Il y avait même entre eux une certaine complicité qui trahissait des relations très anciennes. Quand Dany était arrivé dans ce restaurant où elle lui avait donné rendez- vous pour déjeuner, ils l’attendaient tous les deux dans un recoin de la salle, discutant côte à côte, penchés sur des documents comme deux complices.

-Je crois que j’ai tout compris Dany de ce que tu nous as expliqué, fit Ricardo après l’avoir écouté. Depuis qu’il lui parlait c’est-à-dire depuis quelques instants, il le tutoyait et l’appelait Dany Mais ces formalités que tu as décrit qui va les faire ? Qui va s’occuper de l’intendance ? Il est difficile de les déléguer à n’importe qui !

-Dany va le faire l’interrompit Lin ! Il a accepté et je crois que nous pouvons lui faire confiance.

Elle paraissait très sûre d’elle, comme s’il n’y avait jamais eu une seule hésitation sur la répartition des rôles. Elle reprit.

-Parlons maintenant de la réunion de demain ! Ricardo c’est toi qui connais bien le client. Qui sera présent ?

-Trois nègres lança ce dernier avec une pointe de mépris. L’attaché commercial de l’ambassade et deux représentants du gouvernement venus exprès à Paris pour cette affaire.

-Sois plus respectueux pour nos clients Ricardo. Ils vont nous faire gagner de l’argent ! Dany tu leur expliqueras les modalités pratiques de la transaction et confirmera les chiffres. Bien sûr tu répondras aussi à leurs questions s’il y en a.

Quel type de relations entretenait elle avec Ricardo ? Ils avaient l’air de se connaître depuis longtemps. Elle l’écoutait, semblait sensible à ses avis et faisait même preuve d’une certaine gentillesse à son égard même s’il était indéniable que c’est elle qui commandait. Existait il entre eux autre chose qu’une simple relation de travail ? Une véritable amitié, voir plus ? Elle était très discrète sur sa vie privée, évitant soigneusement toute allusion à ce sujet. Etait elle avec quelqu’un ? Cela faisait partie de son mystère.

 

La réunion avec les « acheteurs » eut lieu le lendemain dans la grande salle à manger de la suite de Lin qui fit office de salle de réunion. Il fut impressionné par la manière dont elle menait les discussions. S’exprimant dans un français parfait, elle savait faire varier l’intonation de sa voix du ton amical et conciliant à l’expression plus dure de l’autorité, frôlant même parfois l’agressivité mais de manière très ténue. Elle savait parfaitement souffler le chaud et le froid sans jamais se laisser acculer dans une impasse. Tout en s’accompagnant de gestes calculés, de jeux de regards qui mettaient en valeur l’éclat de ses yeux sombres. Son talent de négociatrice était fascinant, elle arrivait à orienter la discussion dans le sens qu’elle souhaitait. Les trois interlocuteurs africains eurent parfois l’impression d’être manipulés. Par une femme de surcroît ! Cette grande chinoise qui agitait devant leurs yeux ses bras dont les poignets étaient couverts de bracelets d’or qui s’entrechoquaient en cliquetant était hors norme. Le plus âgé d’entre eux, un vieil homme maigre dont l’éclat de la chevelure blanche tranchait avec la couleur ébène de sa peau, manifesta à deux reprises sa mauvaise humeur en faisant mine de mettre fin aux discussions et de s’en aller d’un air offensé. Mais elle rattrapait les choses en feignant le quiproquo ou en adoptant un ton charmeur. Quand ce fut à Dany de rentrer dans les détails de l’intendance de la transaction, il la sentait le suivre, l’observer et cela ne lui déplaisait pas. Elle paraissait apprécier son exposé et il aima indubitablement briller devant elle. A l’autre bout de la table, Ricardo qui avait ôté sa veste paraissait ailleurs. Il jouait avec l’un de ses magnifiques boutons de manchette en argent, les paupières légèrement baissées. Il remarqua que le Vénézuélien avait de très longs cils. Cela lui donnait un aspect presque féminin. En moins de deux heures, tout fut réglé. L’affaire était conclue, ses modalités pratiques agréés par les deux parties. Il n’y avait plus qu’à la mettre en œuvre.

 

Les jours qui suivirent, il ne la vit pas. C’était Ricardo qui lui donnait les instructions. Il dut se rendre à Genève pour régler quelques formalités. Tout se déroula comme prévu grâce à la bonne intendance qu’il avait mis en place. Quand ce fut terminé, il reçut un virement substantiel pour ses honoraires. Ceux-ci dépassaient légèrement la somme convenue. C’était une prime. Il put remercier son amie de vive voix lors d’une réunion qui se tint au Royal Monceau pour clore l’opération un mois plus tard. Elle ouvrit une bouteille de Champagne et tous les trois trinquèrent à leur succès.

-Voici une transaction réussie fit elle en levant son verre. Et cette réussite est due pour une grande part à tes qualités, fit-elle en le regardant. Aussi buvons à la prochaine !

-Tu en projettes encore quelques-unes comme celle-là ?

-J’espère que oui. Et peut-être plus vite que tu ne le penses. Tu accepteras de nous aider encore une fois ?

-Tu as de la chance Dany fit Ricardo un peu moqueur. Notre amie est très avare de sa confiance. Mais c’est vrai, tu as bien travaillé. Je vais vous laisser en tête à tête, car je suis occupé ce soir.

Après avoir salué l’assistance, il fit de loin un baiser sur deux doigts pour l’envoyer à son amie et s’éclipsa.

 

                                                             

                                                                  4

Resté seul avec elle il se sentait un peu gauche, ne sachant quelle contenance adopter face à quelqu’un qu’il avait maintenant tant de mal à cerner. C’est elle qui lui proposa de dîner. Il accepta mais choisit le restaurant comme pour se persuader que c’était lui qui gouvernait. Elle fut assez loquace ce soir-là. Plus qu’à l’accoutumée. Elle lui avoua une aventure qui s’était terminée récemment avec un homme d’affaire libanais. Qui avait rompu ? Mystère. Mais était-il possible qu’elle soit au sein d’un couple la moitié dominée ? Il lui en fit la remarque.

-Tu as une trop forte personnalité pour partager ta vie avec quelqu’un.

Elle ne souriait plus.

-Crois-tu si bien me connaître ?

-Je t’ai connu. Un peu. Tu ne m’as en fait pas laissé beaucoup de temps.

-Tu m’en veux toujours je vois ! C’est une vieille histoire Dany. Nous étions des enfants. Toi et moi avons tellement évolué depuis.

-Et Ricardo ?

-Quoi Ricardo ? Nous sommes des amis d’enfance. Nos parents se connaissaient. Il est très bon dans les affaires et a un carnet d’adresse très bien fourni. Nous travaillons ensemble depuis quelques années et avons fait quelques belles opérations. Et cela se passe très bien. C’est un partenaire idéal. Il ne me trahira jamais.

-Tu devrais l’épouser ! fit-il un peu moqueur.

-Ricardo n’aime pas les femmes. Il n’aime que les garçons. C’est pour moi comme un frère. La seule personne en qui j’ai véritablement confiance

Ils arrivaient à la fin du dîner. La flamme de la bougie qui était sur la table se reflétait dans ses yeux noirs. Il se sentait hypnotisé. Cela le mettait mal à l’aise. Il la trouvait belle, tellement désirable, encore plus qu’avant quand ils sortaient ensemble. Elle s’était un peu livrée, c’était tellement rare. Au moment où il allait être tendre, elle reprit un ton froid et professionnel, celui que l’on adopte au cours d’un dîner d’affaire.

-Tu t’es bien débrouillé avec les Africains.

-Et tu m’as bien rémunéré. Plus que prévu.

-Disons que c’est pour la première affaire et pour que tu aies envie de continuer à travailler pour moi. Je te parlerai bientôt d’une autre transaction que Ricardo a déniché et à laquelle je voudrais que tu participes.

-Une transaction honnête ?

-Tu sais Dany, si je n’avais pas été honnête dans les affaires que je mène depuis plus de dix ans, je serais en prison ou morte. Et je suis devant toi, libre et bien vivante.

-Tu me sembles en effet avoir bien réussi.

-J’ai eu de la chance. J’ai aussi rencontré les gens qu’il faut au bon moment. Mais revenons à l’affaire dont je te parlais. Ce pourrait être l’un de mes plus gros coups. Le bénéfice pourrait se chiffrer en million de dollars. Elle regarda sa montre. Il est tard ! J’ai une réunion très tôt demain matin. Tu peux me déposer ? En sortant de la voiture devant l’entrée principale de l’hôtel elle lui lança : « Je t’appelle bientôt. Dès que l’affaire prend forme. Merci pour le dîner ! »

Il la vit passer devant le portier qui lui ouvrit la porte et disparaître dans le hall du palace. Il démarra doucement en pensant qu’il allait la revoir.

 

Quelques semaines plus tard, elle l’appela un matin tôt à son bureau.

-Tu es matinal je le savais ! Je suis contente de te trouver.

Elle l’appelait manifestement de loin.

-Où es-tu ? Tu as une voix d’outre-tombe.

-D’outre Atlantique plutôt ! Je suis à Miami.

-Et quelle heure est-il au soleil ?

-Il est très tard je meurs de sommeil.

-Je pense que si tu as veillé si tard, c’est que tu veux me dire quelque chose d’important ?

-Oui je suis sur une grosse affaire. Celle dont je t’avais parlé à Paris. Celle des Africains, c’est une vente de bombons à côté. J’ai besoin de toi !

-Ah ! Et que puis-je pour toi ?

-Tu pourrais venir ?

-Venir à Miami ?

-Oui.

Il réalisait qu’une fois de plus elle le convoquait et il connaissait la réponse qu’il allait donner.

-Ecoutes, je ne peux pas partir comme cela, tout laisser ici !

-Tu sais, cela va nous rapporter beaucoup d’argent. Probablement plus que ce que tu pourrais gagner en restant à Paris. Essaies de venir demain ? Il y a un vol Air France qui part de Paris vers treize heures.

Avait-il des raisons de refuser ? Sa rémunération serait certainement très importance. Pour cela il lui faisait confiance. Et puis il fallait bien qu’il se l’avoue, il avait envie de la rejoindre. Mais il ne pouvait accepter d’emblée. Un peu de résistance s’imposait tout de même.

-Tu sais ce n’est pas facile de tout laisser sur place. Je n’avais vraiment pas prévu cela !

-Dany, tu ne seras pas déçu. Et puis j’ai vraiment besoin de toi.

Il garda le silence quelques instants.

-Tu gagnes toujours. C’est très agaçant tu sais !

-N’aies pas d’état d’âme Dany, c’est ton intérêt de venir. Tu ne le regretteras pas.

Elle lui donnait un alibi pour qu’il puisse se débarrasser à bon compte de son amour propre. Elle était née manipulatrice.

-Et combien de temps cela va prendre ?

-Quelques jours au plus. L’opération est presque faite. Il n’y a plus qu’à la mettre en œuvre.

-Ok je viens ! Je prendrai le vol de treize heures demain.

-Formidable ! Merci Dany. Ricardo t’attendra à l’aéroport. Je t’envoie le billet dans la journée.

Voilà c’était fait. Il avait cédé. Une fois de plus il se pliait à sa volonté et pour cela il se détestait. Comme par enchantement un billet aller simple première classe Paris Miami pour le vol Air France du lendemain fut déposé à son bureau en fin d’après-midi. Le fait qu’il n’y ait pas de retour prévu était inquiétant mais il comprit qu’il était difficile d’anticiper la fin de l’opération avant qu’elle n’ait véritablement commencé.

 

Ricardo l’attendait à l’aéroport de Miami. Tout de blanc vêtu. Pantalon au pli impeccable, chemise manches courtes et mocassins assortis. Encore plus bronzé que d’habitude. Trop parfumé. Lorsqu’ils sortirent de l’aérogare, la chaleur humide de la Floride s’abattit sur leurs épaules comme une masse. Il se sentit fatigué. Il avait quitté Paris huit heures plus tôt. Le temps était maussade. De violentes bourrasques faisaient plier les palmiers qui bordaient le highway qui menait à Miami Beach. A certains moments, des trombes d’eau s’abattaient sur la voiture, obligeant Ricardo qui conduisait à rouler au pas car la visibilité était pratiquement nulle. Ce dernier restait assez énigmatique sur l’affaire dont Lin avait lui avait parlé et qui justifiait sa venue. Ricardo adoptait un ton mystérieux chaque fois qu’il essayait d’en savoir plus. « Tu verras Dany c’est vraiment un gros coup ! Elle te l’expliquera elle-même. »

 

Le produit à vendre, c’était des armes ! Et il y en avait pour cher ! Des armes légères mais également des armes lourdes provenant des Balkans où semble -t-il, Ricardo disposait d’un réseau étendu de relations. L’acheteur était une société Colombienne représentée par un cubain résidant à Miami, Jorge Esteban. Officiellement l’activité de l’acheteur était la sécurité dans un pays où ce type de service était très demandé.  C’était un contact de Ricardo qui connaissait depuis longtemps la famille qui était derrière la société avec laquelle ils devaient traiter. Une famille très puissante en Colombie. Quand la nature de l’opération fut révélée à Dany, il eut immédiatement une réaction épidermique.

-Tu es folle ! Le trafic d’armes c’est très dangereux ! C’est presque du même niveau que celui de la drogue. Et puis est ce bien légal ? Enfin ces acheteurs Colombiens, qui sont-ils ?

Elle le regardait d’un air un peu narquois. Un regard pas franchement méprisant mais qui approchait la condescendance. Il était visiblement effrayé et avait perdu son sang-froid. Un silence se fit après son éclat. Ricardo était impassible, assis sur l’un des canapés de la suite toute blanche qu’elle occupait au dernier étage de l’hôtel à Miami Bech. Une grande baie vitrée offrait une vue magnifique sur l’océan déchainé.

-C’est un produit comme les autres Dany. Tu sais nous ne les verrons même pas ces armes. Elles partent directement de Serbie jusqu’à leur destination en Amérique du Sud. Seule la transaction a lieu à Miami. Même les paiements ne se feront pas ici.  Et là, nous touchons un gros paquet ! Tu en auras ta part bien sûr.

-Quelle différence avec les médicaments rajouta Ricardo en souriant ?

-Les médicaments ne servent pas à donner la mort. Et puis les gens qui font le commerce des armes sont infréquentables !

-C’est un business comme un autre, crois-moi, fit Ricardo d’un ton très rassurant. Il n’y aura pas de problèmes tu verras.

Lin reprit, enjôleuse, presque sensuelle.

-Et pour cela il faut que tu nous aides. Eduardo Esteban, le fils de Jorge Esteban sera là dans une heure pour organiser tout cela avec nous. Modalité de paiements, garanties, prise en charge des frais et tout ce qui va avec que tu connais parfaitement depuis le deal avec les Africains. On a besoin de toi Dany. Mais si ta conscience t’interdit de participer à cette transaction, rentres à Paris ! Je le regretterai et on essaiera de se débrouiller !

Il était pris au piège. Il avait au fond de lui-même trop envie de rester pour imaginer un seul instant repartir vers Paris.

A suivre

 

 

                               

 

 

 

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