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"Enlève la femme pour qui tu brûles ! Ainsi pense l'homme; la femme n'enlève pas, elle vole.

                                                                                F Nietzsche- Le gai savoir                                                                               

                                                                             

                                                                                                        Miami. Février 2004

 

 

                                                                                              5

Eduardo Esteban était incontestablement beau gosse dans le style latino. C’était un grand garçon brun, mince et athlétique, portant un jean, des baskets et une veste claire sur un teeshirt noir. Ses cheveux étaient ramenés en catogan derrière sa nuque. A son oreille droite brillait un tout petit diamant. Mais cette allure de dealer de luxe contrastait avec des manières raffinées et un remarquable talent de négociateur. Ses tractations avec la Chinoise constituèrent en elles même un spectacle qui fascina probablement autant Ricardo pourtant habitué aux performances de son amie que Dany. Ils furent tous deux stupéfaits par les sous-entendus, les pièges, les mimiques des deux parties au cours d’un échange qui se termina tout de même bien puisqu’il aboutit à la naissance d’une proposition qu’Eduardo s’engagea à présenter à son père Jorge Esteban, décisionnaire en sa qualité de chef de clan. Dany n’intervint qu’à la fin de l’entrevue pour régler les questions d’intendance. Il nota qu’elle n’était pas indifférente au charme d’Eduardo qui lui aussi semblait trouver que son interlocutrice était une jolie femme. A telle point qu’au moment de prendre congé, il l’invita à dîner, elle seule, sans même proposer à ses deux partenaires de se joindre à eux ce qui était à la limite de l’impolitesse. Dany la vit accepter sans discuter et il lui sembla, bien qu’il ne se l’avouat pas directement, qu’il ressentit une très légère pointe de jalousie. Lin était bien capable de coucher avec le bel Eduardo pour faciliter la bonne fin d’une affaire ! Quand il y repensa quelques heures plus tard il n’arriva pas à trouver un sens au sentiment qui l’avait effleuré. Elle ne lui appartenait pas. Il n’y avait rien entre eux qui puisse justifier une quelconque jalousie. Il accepta par dépit de dîner avec Ricardo qui lui avait proposé de lui monter Miami « by night ». Ils se retrouvèrent vers neuf heures au bar de l’hôtel et virent tous deux passer leur amie commune accompagnée d’Eduardo qui ne les regarda même pas.

-Alors ! Jaloux Dany ? fit Ricardo en lui frappant amicalement l’épaule. Tu sais, notre amie est très séduisante et cela peut aider en affaire. Tu prends quelque chose ? Cela te remontera. Tu as vraiment l’air Jaloux !

Ricardo l’agaçait. Il commanda un Bourbon avant de rétorquer.

-Jaloux de qui et pourquoi ? Elle est libre non ! Et puis elle ne va pas nécessairement coucher avec lui.

-Qui sait ! Mais je sens que cela ne te plairait pas.

-Ta gueule Ricardo ! Parlons d’autre chose. Où allons-nous dîner ? Je veux bien manger et aller dans un endroit où il y a de jolies filles.

Il insista sur le mot « filles » comme par provocation. Ricardo qui n’était pas dupe, plus maniéré et précieux que jamais répondit sans hésiter.

-Fais-moi confiance, je connais Miami comme ma poche. Et crois-moi, on y trouve tout ce qu’on veut.

Ricardo ne s’était pas trompé. La soirée fut excellente. Le restaurant qu’il avait choisi en bord de mer servait un poisson exquis. Il l’entraîna ensuite dans une boîte de nuit où il fit l’intermédiaire pour trouver une âme sœur à son ami, maniant aussi bien l’anglais que l’espagnol et faisant preuve d’un bagout qui étonna Dany. Vers minuit, alors qu’ils avaient à leur table deux jolies brunes, Ricardo se leva soudain et déclara :

-Je vous laisse avec mon ami Dany. Je dois aller à un rendez-vous. Se penchant vers l’une des filles il lui glissa en espagnol : « Cuida lo bien »

Il s’avéra que la soirée s’acheva très bien. Ricardo avait été un excellent négociateur. L’habitude des affaires probablement ! Dany en oublia presque l’image de Lin quittant l’hôtel au bras du bel Eduardo.

 

La maison de Jorge Esteban avait la taille d’un petit manoir. Une grande bâtisse blanche avec un porche à colonnes, le tout entouré de jardins à la végétation tropicale traversée par des rayons de lumière provenant de projecteurs savamment disposés. Eduardo vint à leur rencontre à l’entrée de la maison. Il les précéda à l’intérieur pour les introduire dans une vaste pièce où on les fit installer sur de grands canapés de cuir blanc. Le ventilateur qui tournait au-dessus de leurs têtes avait une utilité toute relative étant donné la température glaciale de la pièce produite par une installation d’air conditionné des plus performantes. On leur proposa des rafraîchissements tandis qu’Eduardo allait prévenir son père de leur arrivée. Jorge Esteban les attendait dans son bureau une grande pièce toujours aussi blanche, luxueusement meublée et où il faisait toujours aussi froid. C’était un homme d’une soixantaine d’année, mince, de grande taille, dont les cheveux et la courte barbe grisonnaient. Il était vêtu avec soin et s’exprimait en anglais avec une pointe d’accent espagnol. A ses côtés se tenaient deux hommes de type sud-américain.

-Merci de vous être déplacés pour me rencontrer. Voici les représentants de nos acheteurs, Javier Perez et Diego Aljaro. Le senor Perez qui arrive tout droit de Colombie ne comprend pas bien l’anglais. Aussi vous me permettrez de lui traduire notre entretien au fur et à mesure de son déroulement.

-Ce n’est pas la peine fit Lin de manière totalement inattendue dans un espagnol parfait. La réunion peut se tenir en castillan. Nous le parlons tous. Dany n’osa pas la contredire. Il comprenait très peu cette langue.

Après qu’ils se soient tous assis autour de la grande table de réunion qui meublait l’un des angles du magnifique bureau d’Esteban, Eduardo résuma ce qui avait été évoqué au cours du meeting de la veille et les échanges commencèrent. Ce fut en fait un dialogue entre Lin et Jorge Esteban. Les deux associés de ce dernier ne se manifestaient que par des hochements de tête ou des grognements approuvant ou désapprouvant les propos qu’ils entendaient. Ricardo n’intervint que pour donner un détail ou confirmer un point. Après ce qui lui apparut comme une négociation ultime du prix, il fut demandé à Dany d’exposer la manière dont il voyait les aspects matériels de la transaction.

-Dany maîtrise mal l’espagnol fit elle sans ne lui avoir demandé. Elle le connaissait si bien ! Permettez lui d’intervenir en anglais.

Il parla un bon quart d’heure. Esteban l’arrêtait de temps en temps pour traduire les grandes lignes de ses explications. Elle le suivait impassible. Son regard le surveillait, le guidait. Quand il eut terminé, il se fit un grand silence. Esteban reprit en anglais.

-Nous sommes donc d'accords. Mes amis et moi-même peuvent-ils maintenant compter définitivement sur la livraison des « marchandises ? »

Il s’adressait directement à Lin en la regardant dans les yeux. Fixement. Comme pour lui demander de lui ôter tout doute sur la destination finale des armes. Elle aussi le fixait sans ciller. Elle avait plongé ses yeux noirs dans ceux du cubain. Elle lui répondit en espagnol : « Nous sommes d’accord. Il me semble que nous avons maintenant un deal. » Dany sentit qu’il venait d’assister à un échange de doutes et de sous-entendus qu’il avait presque intuitivement saisi sans se les expliquer. Il avait cru entrevoir que jusqu’à la dernière minute l’affaire n’était pas conclue. Des tractations dont il n’aurait pas eu connaissance auraient elles eu lieu ? Le ton qu’elle avait pris dans ses dernières paroles sonnait faux, il fallait très bien la connaître pour le sentir. A quel jeu jouait-elle ? Si c’était vraiment un jeu, n’était-il pas dangereux dans l’environnement dans lequel ils se trouvaient. L’insouciance de Ricardo qui devait bien aussi sentir l’atmosphère et qui était plus évanescent que jamais l’étonnait. Mais Esteban se leva souriant et leur fit signe d’approcher une table basse où se trouvait un seau à Champagne et des verres. D’un geste un peu pompeux il en sortit un magnum de Champagne qu’il ouvrit lui-même et remplit les verres.

-Alors buvons à cette affaire. Il se tourna vers elle : Senora, c’était un plaisir de travailler avec vous !

Elle le regarda à son tour et lui répondit souriante, charmeuse :

-Senor Esteban, j’espère que nous aurons l’occasion de travailler de nouveau avec vous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                              6

Le vin blanc de Californie était servi glacé par un garçon bronzé et musclé en polo blanc dans ce restaurant où elle leur avait donné rendez-vous, probablement l’un de plus chers de Miami Beach. Elle aimait le luxe et il n’y avait pas de meilleur endroit pour fêter la conclusion d’un deal qui leur avait fait gagner beaucoup d’argent. La terrasse sur laquelle ils étaient attablés permettait de voir l’océan tout en dégustant de délicieux fruits de mer. Une fois le garçon parti il pris l’initiative de lever son verre :

-Je pense qu’il faut boire à ton succès ?

Il fut étonné de l’absence de réaction que sa déclaration provoqua. Une sorte de silence gêné la suivit. C’est elle qui le rompit.

-C’est un peu plus compliqué que cela Danny !

Elle avait soudain adopté un ton d’enterrement, ses yeux noirs étant devenus plus inexpressifs que jamais. Ce fut Ricardo qui commença à donner une explication à cette chute brutale.

-On ne fait plus le deal avec les Colombiens.

-Ah bon ! Mais nous avons traité avec Esteban !

-Oui mais j’ai une meilleure offre.

La voix de Lin avait claqué dans l’atmosphère, comme un coup de feu. Une chape de plomb s’abattit sur ses épaules. Il n’arrivait plus à parler. Avant qu’il ne se ressaisisse elle reprit.

-Tu te souviens des africains ? Je leur ai parlé tout à l’heure. Ils viennent de me faire une offre que l’on ne peut refuser. La situation politique de leur pays fait qu’ils ont plus que jamais besoin d’armes.

-Lin tu ne vas pas me dire que…

-Si, j’ai fait bloquer l’envoi de la cargaison en Colombie.

 

Il était abasourdi par ce qu’il venant entendre. Il n’aurait jamais pensé qu’elle puisse aller jusque-là. Quelle audace ! Manquer à sa parole avec de tels partenaires ne pouvait rester sans conséquences. Ils en étaient d’ailleurs tous bien conscients car ils avaient décidé de quitter Miami rapidement, dès le lendemain matin si possible. Ils étaient sortis du restaurant vers minuit et regagnaient à pied leur hôtel qui n’était qu’à quelques centaines de mètres. La chaleur humide de la Floride était particulièrement lourde cette nuit-là. C’était samedi soir. Les rues étaient encombrées de voitures et les trottoirs grouillaient d’une foule qui allait de bars en night clubs dont foisonne Miami Beach. Une foule exotique s’exprimant en espagnol autant qu’en anglais. Des bandes de jeunes garçons traînaient, apostrophant les filles qui marchaient elles aussi en groupe de deux ou  trois. Court vêtues, de manière souvent provocante, elles attiraient les quolibets des garçons. Dany avançait un peu hagard, ruminant des pensées angoissantes. Elle, encadrée par les deux hommes, marchait de sa démarche hautaine, calme et impassible comme si de rien n’était. Ricardo tout aussi insouciant, lorgnait ouvertement les garçons. Curieusement elle ne se faisait pas interpeller à l’instar des autres filles. Elle attirait pourtant l’attention, ne serait-ce qu’à cause de son physique. Sa prestance et son allure d’impératrice paraissait réfréner toute familiarité. Il s’étonna presque quand il l’entendit directement mise en cause : « Mira la china guapa ! Ola guapa donde vas asi ? ». Un groupe de trois jeunes latinos venaient à leur rencontre. Casquettes retournées, bermudas et baskets, ils paraissaient plus agressifs que les autres. Différents. Plus âgés peut être ? Plus athlétiques ? Une angoisse l’étreignit et ne fit que s’accroître tandis que leur groupe s’approchait des garçons. Il eut l’intuition du danger. Mais c’est Ricardo qui fut pris à partie.

-China ! Porque vas con este maricon ? 

-Cogo tu puta de madre !  rétorqua Ricardo grimaçant.

Elle restait de marbre et ne répliqua pas. Les trois jeunes étaient maintenant tout près d’eux. Tout se passa très vite. Il vit l’éclat d’une lame briller dans la main du plus grand des trois qui fit un pas vers elle. Ses deux acolytes les entourèrent comme pour dissimuler la scène. Il allait probablement la frapper, la percer de sa lame. Comme s’il l’avait prévu le mouvement Dany tira violement Lin par le bras. L’agresseur perdant l’équilibre tenta d’avancer de nouveau, mais Ricardo s’était jeté devant elle la protégeant de son corps. Il parvint à saisir le poignet de la main de l’homme qui tenait le couteau. Une lutte confuse s’engagea à l’issue de laquelle il fut poignardé plusieurs fois à la poitrine. Les deux autres garçons avaient aussi sorti des couteaux pour venir à la rescousse de leur complice. Sauvagement ils s’acharnèrent avec hargne sur Ricardo ce qui permit à Dany de continuer à tirer Lin hors de la mêlée. Ricardo gisait parterre dans une mare de sang, agonisant. Ils se trouvaient maintenant à quelques mètres de la scène du crime. Ce fut Dany le plus lucide des deux. « On ne peut plus rien pour Ricardo. Je crois qu’il t’a sauvé la vie. Il faut foutre le camp. » Il la tirait par la main, marchant et courant alternativement. Pour une fois c’était lui qui dirigeait les opérations. Au bout de quelques minutes ils s’arrêtèrent essoufflés devant l’entrée d’une discothèque. Il s’y engouffra, la tirant toujours derrière lui. C’était un lieu idéal pour passer inaperçu. Le physionomiste un gigantesque noir les laissa passer devant tout le monde et rentrer dans l’établissement. L’allure de Lin valait tous les laisser passer. A l’intérieur, des jeunes de toute origine s’agitaient sur de la musique techno, assourdissante. Il la poussa sur la piste de danse au milieu de la foule. Elle avait maintenant l’air hébétée, comme pétrifiée par ce qu’elle venait de vivre. C’était la première fois qu’il la voyait faiblir. « Danses ! » lui cria-t-il à l’oreille. Machinalement elle commença à bouger en rythme. Il se sentait protégé par la foule anonyme. Son esprit travaillait à toute vitesse, analysant la situation. Il fallait fuir. C’était la seule solution. Jamais les colombiens qui étaient maintenant au courant de leur trahison, ce qu’ils venaient de vivre en était la preuve, ne la leur pardonneraient. Ils avaient montré que pour eux, l’unique sanction était le meurtre. Et c’est Ricardo qui en avait fait les frais.

-Il faut quitter Miami dès que possible ! lui cria -t-il à l’oreille.

Elle hocha la tête. Il l’entraîna vers le bord de la piste où il y avait un bar sur lequel se déhanchait une fille en bikini.

-Ici nous sommes en sécurité. Mais dehors tout peut arriver. Ils doivent surveiller l’aéroport. Il faut quitter Miami par la route. Tu as laissé une voiture à l’hôtel ? Elle hocha encore la tête. Ils y sont peut-être déjà !

-Il y a des affaires à l’hôtel que je dois absolument récupérer. Des documents et de l’argent.

Elle revenait à la réalité.

-Ce n’est pas très prudent d’y retourner !

-Il y a les coordonnées bancaires, des codes d’accès à des comptes et du cash. Nous allons avoir besoin d’argent Dany !

-Où sont-ils ?

Il était obligé d’hurler tellement la musique était forte.

-Dans le coffre de ma suite à l’hôtel.

-Je vais essayer d’y aller. Tu ne dois pas bouger d’ici. Donnes-moi la carte de la porte de la chambre, les clés de la voiture et la combinaison du coffre. Il est où d’ailleurs ?

-Dans le dressing, dans la penderie. Tu ne peux pas le manquer. A l’intérieur, il y a un petit cahier relié en cuir noir et une enveloppe pleine de dollars. Prends le tout. Et fais attention à toi !

Elle prononça sa dernière phrase avec un ton presque tendre et avec un air désespéré qui l’émut. Il avait l’impression d’errer dans une atmosphère irréelle. De vivre un film dont il était l’acteur principal. Tout était allé trop vite. Hier c’était encore la vie des affaires dans un monde qui paraissait ordonné et dont il connaissait les règles. En un rien de temps ce monde avait muté et s’était imprégné de meurtres, de frayeur, d’angoisse.

 

Un groupe de personnes attendait bruyamment des taxis sur le perron de l’hôtel. Il gravit lentement les marches essayant de se donner une contenance. Il avait l’impression de porter sur son dos un sac pesant deux fois son poids. Une angoisse qu’il n’avait jamais connue l’étreignait. Dans le hall d’entrée tout paraissait normal. Il en fut presque étonné. Son imagination décuplée par la situation et le stress qu’elle provoquait en lui l’avait préparé à y trouver un comité d’accueil musclé. Il n’osa pas se diriger immédiatement vers les ascenseurs. Il avait besoin d’étudier le terrain. Le bar attenant était bourré de gens joyeux qui buvaient et s’esclaffaient. Idéal pour se dissimuler ! Il y pénétra, la tête enfoncée dans les épaules. Machinalement il commanda un bourbon. L’alcool odorant et brûlant qui coula dans sa gorge lui fit du bien. Il détailla la foule. Toujours pas de sicaires en vue. Sauf peut-être le grand maigre aux cheveux très courts ? Ou alors le noir costaud en costume sombre derrière lui ? Non. Ce dernier était le directeur de l’hôtel qu’il avait déjà remarqué ce matin. Le mot « Bathroom » en lettres d’or sur le mur face à la sortie du bar attira son regard. De l’endroit où il était, il pouvait se rendre aux toilettes discrètement sans se retourner. Il posa son verre sur le bar et se dirigea vers la porte des WC. Un gros homme se lavait les mains avec soin et obstination. Ressentant le besoin de s’isoler, il rentra dans une cabine. Il resta là un bon quart d’heure, assis sur le siège, réfléchissant à ce qu’il allait faire. Puis il décida d’y aller. Il fallait prendre le risque ! Il avait remarqué que les escaliers n’étaient pas loin de la porte des toilettes. Il en sortit rapidement, la tête basse et atteignit les marches qu’il gravit sans précipitation, mais avec un bon rythme. Les suites étaient au sixième étage. Une fois arrivé, il attendit dans l’escalier, derrière la porte d’accès à l’étage qu’il ouvrit de quelques centimètres. Juste assez pour voir sans se faire remarquer. Il entendit du bruit. Le couloir était sombre. Deux silhouettes sortaient de la porte de l’une des suites. Il retint sa respiration. Quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit projetant de la lumière sur le couloir il vit qu’il s’agissait de deux hommes. Il attendit dix bonnes minutes avant de pénétrer dans le couloir en espérant que les visiteurs du soir ne reviendraient plus. La porte de la suite de Lin d’où les deux hommes étaient sortis avait été forcée. Curieusement le coffre était intact et il put y prendre ce qu’il était venu chercher. Sans s’attarder il redescendit par l’escalier qui menait directement au parking au sous-sol de l’hôtel. La voiture, un pick-up Ford noir était bien à sa place. Il attendit quelques instants derrière un pilier pour être certain que personne ne l’attendait. Les hommes de main d’Esteban ne savaient peut être pas que la Chinoise y garait une voiture car le sous-sol semblait désespérément désert. Avec précaution il se mit au volant et là encore aucune bombe n’explosa quand il démarra.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                             

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6

Fuir. Ce mot résonnait en eux comme un leitmotiv. Il fallait fuir ! Rien d’autre que cela. Se mettre à l’abri. Chaque kilomètre parcouru offrait une chance de survie supplémentaire. Ils conduisirent pratiquement sans relâche plusieurs jours à la suite, ne s’arrêtant que pour se restaurer sommairement et faire le plein. Ils se relayaient au volant. Dormant chacun à leur tour à l’arrière de la voiture. Lin parlait peu. Elle ne manifestait plus ni crainte ni angoisse. C’était comme si elle avait parfaitement intégré la situation. Elle la gérait même : elle avait pris le soin de vérifier que l’opération avait été menée à terme, les marchandises livrées et le prix payé de même que sa commission. Mais lui, il sentait naître intérieurement un certain ressentiment à son égard. Elle lui faisait partager des risques qu’elle avait pris sans son accord. Il se trouvait contre son gré, mêlé à une histoire incroyable et dangereuse. Ils traversèrent ainsi la Floride, le Mississipi, la Louisiane, en quelques jours, longeant le golfe du Mexique. Ils décidèrent de descendre vers la frontière mexicaine afin si possible de quitter les Etats Unis. Une fois au Texas, un peu rassuré par la longue distance qui les séparait de Miami, ils firent une véritable halte dans un motel sur le bord de la route. Dans un trou perdu, sans nom. Epuisés, ils se jetèrent tout habillés sur le grand lit de leur chambre. La nuit était tombée depuis une heure à peine. Ils s’enfoncèrent dans le sommeil comme dans un gouffre sans fin. Il lui sembla dormir une éternité. Sommeil d’abord sans rêves qui rapidement se peupla de cauchemars. Il revécu la terrible scène de la soirée à Miami Beach. Ricardo s’effondrant sous les coups de couteau des tueurs. Mais était-ce bien Ricardo ? Non ce n’était plus lui ! C’était elle. D’ailleurs Ricardo le tirait par le bras en lui disant de sa voix de fausset : « Viens Dany ! On ne peut plus-rien pour elle. » Il ne pouvait la laisser là, étendue, baignant dans son sang. Elle n’était peut-être pas morte ! Il se réveilla, hurlant, baigné de sueur. Il lui fallut quelques secondes pour se remémorer le lieu dans lequel il se trouvait. Leur arrivée au cours de la nuit dans ce motel impersonnel. Il tâtonna à ses côtés. La place était vide. Le réveil sur la table de nuit indiquait trois heures de l’après-midi. Il se leva doucement. Tout le corps engourdi par les heures de conduite. Elle n’était pas dans la chambre. Il souleva le rideau de la fenêtre. L’emplacement de la voiture était vide. Il eut quelques instants de doute. L’avait-elle abandonné ? Avait-elle préféré qu’ils se séparent comme dans ces westerns où les fugitifs décident de ne plus faire route ensemble afin de diviser les poursuivants ? A cet égard il est vrai qu’il vivait dans un film. Américain par surcroît. La réalité dépassait la fiction. Attendant au Texas l’opportunité de passer au Mexique. Poursuivis par des truands cubains. Lui, comptable français jeté dans une telle aventure ! Il essaya de récapituler l’enchainement des circonstances qui avaient entraîné cette situation incroyable. Un enchainement de fait dont elle était l’origine. Il lui avait fait confiance et elle l’avait embarqué dans cette histoire, il fallait bien le reconnaître. L’emprise qu’elle avait sur lui l’avait aveuglé. En fait elle s’était servie de lui !

Un bruit de moteur le tira de ses réflexions. La grosse Ford noire se garait devant l’entrée de la chambre. Il la vit sortir du véhicule avec à la main des sacs en papier. Maquillée, coiffée, impeccable. Il s’enfuit vers la salle de bain afin de se passer de l’eau sur le visage et tenter de mettre un peu d’ordre dans sa chevelure hirsute. Il entendit la porte de la chambre s’ouvrir.

-C’est moi. Ne t’inquiètes pas ! Je suis sorti acheter des fringues, des affaires de toilette. Tiens ! Il y a tout ce qu’il te faut ici.

Quand il revint dans la chambre il y avait sur le lit deux grands sacs. Elle avait l’air radieuse et s’était même parfumée.

-Tu sais j’ai pu vérifier. Les Africains ont fait le virement. C’est une très grosse somme !

-Crois-tu qu’Esteban et ses sicaires te laisseront en profiter ? rétorqua -t- il un peu amer.

-Ne sois pas défaitiste Dany ! Le Mexique n’est plus très loin. Et j’ai toujours eu de la chance. Tu devrais aller prendre une douche. Tu n’as pas l’air très frais.

La douche chaude sur sa peau eut un merveilleux effet régénérateur. Il sentit ses sens se réveiller. L’engourdissement et les courbatures provoqués par le voyage s’atténuer tout doucement. L’angoisse de la situation se faire moins lancinante. Quand il revint dans la chambre une serviette nouée autour des reins, elle l’attendait nue sur le lit, offerte. Il s’arrêta un moment pour la contempler. Fasciné par son grand corps à la peau blanche. Elle lui souriait un peu moqueuse. Il sentit le désir l’envahir comme une vague brûlante. Il dénoua la serviette et lu dans ses yeux que son désir l’enchantait. Il s’approcha du lit pour toucher ce corps auquel il pensait toujours depuis si longtemps. Et il comprit pourquoi il s’était trouvé pris dans cet enchaînement de faits et de circonstances.

 

La vie qu’ils menèrent au cours des mois qui suivirent fut une longue succession de voyages. Ils devaient se faire oublier. Ne pas rester trop longtemps au même endroit. Rentrer chez eux n’était plus possible. Et ce au moins dans l’immédiat. Du Mexique, ils descendirent vers le sud du pays. Puis ils prirent un vol pour le Venezuela. Puis ce fut le Brésil où ils restèrent quelques mois. Ils allèrent ensuite en Argentine. Ils adorèrent Buenos Aires. C’était elle qui dirigeait les opérations choisissant les pays, les villes. L’argent ne leur manquait pas car les deux dernières opérations avaient largement garni leurs comptes suisses surtout celui de Lin. Ils ne descendaient que dans des palaces situés dans des endroits de rêve ne restant jamais plus de quelques jours au même endroit. Tourisme, farniente, amour. Une vie de rêve. Ils ne parlaient jamais de l’avenir. Elle était parfois un peu distante, s’enfermant dans un silence qu’il n’osait briser. Peut-être craignait-il ses pensées. Malgré leur intimité, ils partageaient le même lit, elle gardait sa part de mystère. Il lui arrivait de s’absenter de longues heures. Besoin de solitude ou autre vie mais cela lui importait peu. Elle ne parlait jamais de Ricardo comme si elle s’était fait une raison de sa disparition. Il la suivait aveuglément. Entraîné malgré lui dans cette aventure folle. Parfois dans les moments où il était seul il pensait à rentrer en France. A arrêter cette fuite sans but. Mais dès qu’il se retrouvait avec elle il oubliait immédiatement toute idée de retour à sa vie antérieure. Alors le road movie se poursuivait et au bout du compte cela lui plaisait. Après Buenos Aires ils allèrent à Punta del Este en Uruguay pour profiter de la mer et du soleil. C’est elle qui aborda le sujet un soir alors qu’ils terminaient leur dîner sur la terrasse d’un restaurant. La douce lumière de la fin de l’été austral se reflétait sur l’océan qui s’étendait face à leur table. Ce fut presque brutal.

-Il faut que tu retournes en France Dany ! Tu ne risques plus rien. C’est moi qu’ils veulent tuer.

Il s’attendait à ce qu’un jour elle prononce ces paroles. Il avait toujours su qu’elle ne lui appartenait pas.

-Tu veux que nous nous séparions ? Encore une fois ?

-Tu ne peux pas continuer à voyager comme cela. Il faut que tu reprennes ta vie. Ton affaire. Je ne te jette pas tu sais. Mais la vie que je mène et que je mènerai encore n’est pas pour toi. Je ne veux pas gâcher la tienne. Nous avons passé de très bons moments ensemble, mais je ne peux rien t’offrir pour l’avenir.

-Et toi que vas-tu faire ?

-Bouger encore un peu pendant quelques temps. Me faire oublier. Et puis je vais aller en Asie à Taiwann où j’ai un peu de famille. Là-bas je suis intouchable.

C’était un retour à la réalité. Cette vie folle allait se terminer. Ils allaient de nouveau se séparer comme la dernière fois, il y avait maintenant plus quinze ans. Mais finalement elle avait raison. Ses arguments étaient imparables. Vivre ensemble comme un couple normal n’était pas envisageable. Et puis la connaissait-il vraiment ? Avait-elle eu ne serait-ce que quelques instants, des sentiments pour lui ? Et lui, l’aimait-il vraiment ? Elle le fascinait. Il la désirait. Mais était-ce de l’amour qu’il lui portait.

 

Il reprit contact avec les siens en France. Ses parents le croyaient mort. Son associé, sans nouvelles depuis plusieurs mois lui en voulait. Il lui raconta une histoire pas très crédible mais cela passa. Les honoraires qu’il ramenait atténuèrent son courroux et ils se raccommodèrent. La vie reprit comme avant. Il travailla beaucoup comme pour oublier cette aventure, et bien entendu pour l’oublier elle. Il eut du mal à mettre une croix sur leur histoire comme il en avait eu quinze ans plus tôt. La seule différence était qu’aujourd’hui, il était un homme mur, apte à reconnaître les liaisons impossibles et d’en accepter la fin. Mais il ne pouvait se dépêtrer du sentiment mêlé de tendresse et de fascination sinon d’admiration qu’il avait pour la belle Chinoise. Pendant une année il n’eut aucune nouvelle d’elle. Elle n’avait pas vraiment disparu de son esprit mais il était arrivé à ne penser à elle que par intermittence. Il ne chercha pas à prendre de ses nouvelles. Il ne savait d’ailleurs pas comment en avoir. L’affaire de Miami n’eût pour ce qui le concernait aucune suite. Il ne subit aucune menace. Il ne se sentait par ailleurs pas en danger. Son analyse de sa position dans cette histoire à savoir qu’il n’était qu’un sous fifre qui ne devait attirer aucune vengeance s’avéra ainsi juste. Il avait rangé cette incroyable aventure au rang des expériences vécues. Il avait toujours pensé que les expériences de tout ordre, aussi désagréables soient elles enrichissent et fortifient ceux qui les ont vécues.

 

Le premier Janvier de l’année qui suivit cette aventure américaine, il venait de revenir seule d’un réveillon parisien organisé par un couple d’ami. Il devait être autour de trois heures du matin. Il se sentait un peu désabusé, voir mélancolique comme souvent ces nuits-là. Son téléphone portable grésilla sans que le nom de l’émetteur de l’appel n’apparaisse sur l’écran. Machinalement il prit la communication, s’attendant à entendre le premier des innombrables vœux qui allaient lui parvenir dans cette journée. C’était Lin. En entendant sa voix qu’il reconnut immédiatement, il se redressa brusquement du canapé où il était vautré. Ce fut le même choc que celui qu’il avait ressenti lorsqu’elle l’avait abordé un dimanche soir dans ce restaurant, il y avait maintenant un peu plus d’un an. « Bonne année Dany ! Je suis loin, en Asie. Je viendrai peut-être en Europe d’ici quelques mois. Je crois que j’ai une affaire qui pourrait t’intéresser. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                             

 

 

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