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L'Anarque

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Blog de lectures


Mai 2017-Les Cloches de Bâle. Louis Aragon

Publié par François ROUX sur 12 Juin 2017, 20:29pm

Mai 2017-Les Cloches de Bâle. Louis Aragon

Les cloches de Bâle est le premier véritable roman de Louis Aragon. Il sera suivi par les très grands livres que sont Aurélien, Les voyageurs de l’impériale, Les Beaux Quartiers…etc. En effet, avec Les Cloches de Bâle, Aragon abandonne ses écrits surréalistes pour se tourner vers le réalisme. Il aborde la réalité, la vraie même si ce qu’il appelle le réalisme socialiste est susceptible de travestir le réel en l’observant sous le prisme d’une idéologie dogmatique et contestable. Les Cloches est un roman politique comme le seront beaucoup des écrits de l’auteur qui est entrain de devenir un communiste intellectuel rompant on l’a dit avec ses amours de jeunesse surréalistes. Le roman, probablement le moins connu, n’aura pas beaucoup de succès. Le non initié le découvre souvent par hasard, ce qui est mon cas. Il l’aborde par curiosité pour voir s’il est de la même verve qu’Aurélien ou Les Voyageurs. Et il pourra comme moi être séduit par Catherine Simonidzé, personnage central de l’histoire, éclipsant les autres par sa personnalité et très probablement, ce n’est que de la pure imagination de lecteur, par son charisme et sa beauté.

Le message délivré par ce roman politique est assez classique: le capitalisme bourgeois implique la corruption, l’avidité la conspiration et parfois le meurtre, l’assasinat. Le livre brosse un tableau noir et désespérant d’une société d’avant guerre (la première guerre mondiale) où les milieux des affaires, des voyous ,des escrocs et de la politique se mélangent impulsés par le seul moteur du profit. Tout cela n’est pas nouveau mais heureusement il y a le talent de l’auteur grâce auquel le livre qui est d’abord très bien écrit, mais on n’en attendait pas moins de Louis Aragon, traite aussi d’autre chose que d’une doctrine politique puisqu’en pénétrant les ressorts les plus intimes de ses personnages il aborde l’humain et c’est là le rôle  du roman en général ainsi qu’il l’expliquera dans la préface de l’ouvrage

La construction du récit est original. Chaque partie porte le nom d’un personnage. Diane, la demie mondaine, Catherine, révoltée. Victor le militant socialiste. et Clara, la féministe socialiste que l’auteur reconnaît comme la femme de demain. Ces personnages apparaissent dans les différentes parties même celles qui ne leurs sont pas consacrées. La chronologie des évènements est désordonnée ce qui n’est pas gênant car ce qui compte ce sont les hommes et les femmes. Mais on comprend très vite que même si l’histoire raconte des faits qui se passent avant la première guerre mondiale, la société qui y est décrite est celle de l’entre deux guerres. L’auteur joue d’ailleurs avec le temps. Le lecteur sait que la première guerre mondiale suivra l’histoire et Aragon le laisse parfois entendre: les discours de Bâle qui terminent le roman laissent à penser que le monde va s’enflammer. Triste coïncidence, le lecteur d’aujourd’hui sait aussi que finalement c’est aussi une guerre qui suivra l’histoire une deuxième guerre tout aussi mondiale que la première et aussi sinon plus meurtrière.

Le personnage de Diane occupe la première partie de l’histoire. Demie mondaine dont la sensualité lui permet d’attirer les hommes de pouvoir et d’argent dans son lit, n’ayant aucun scrupule, surveillée voir dirigée par sa mère, la terrible Madame de Nettencourt, véritable mère maquerelle, elle est l’antithèse de Catherine idéaliste exaltée. On retrouve toutefois, on le verra, des points communs entre les deux femmes. Tout ce que l’on peut dire sur Diane c’est que ce type de femme existe depuis qu’Eve fut créée pour tenir compagnie à Adam.

Catherine Simonidzé qui est incontestablement le personnage principal du roman a comme Diane une mère qui suit sa carrière même si celle ci n’est pas du tout celle qu’elle aurait souhaité pour sa fille. Peut être aurait elle préféré qu’elle se rapproche de celle de Diane? Originaire de Géorgie, elle a quitté Monsieur Simonidzé pour des raisons qui ne sont d’ailleurs pas très claire et est venue s’installer en  France avec ses deux filles dont Catherine. Elle n’est toutefois pas totalement abandonnée car son ex mari lui paie régulièrement une pension. Le petit mandat de Bakou deviendra pour Catherine l’un des symboles de l’asservissement des femmes et surtout l’empêchera de se sentir membre d’une classe en lutte, celle des damnés de la terre. Elle rencontre le socialisme avec Victor, militant syndical, mais n’y adhère pas véritablement car elle sent avec une certaine culpabilité qu’elle n’est pas une femme issue du peuple. « Elle n’avait jamais pu, dans ses accès de curiosité passagère, s’attacher aux questions vitales d’une classe dont elle ne connaissait pas les réelles conditions de vie. ». « Catherine éprouvait comme une tare, comme une sorte de péché, cette impossibilité de se déclasser véritablement… »

Catherine se sent par contre proche de la cause anarchiste très active à cette époque et à laquelle elle associe un féminisme extrémiste: «….elle était anarchiste parce que toute autorité, tout gouvernement, tout droit, tout état, c’était toujours le pouvoir de l’homme sur la femme. Elle rencontre l’anarchiste Libertad qui sait trouver les mots pour régler cette pesante histoire de classe:  « La conception socialiste qui coupe le monde en deux comme une pomme, avec d’un côté les exploités, de l’autre les exploiteurs, l’avait toujours irrité….Libertad disait que cette distinction était absurde. Il y a deux classes, ceux qui travaillent à la destruction du mécanisme social, ceux qui travaillent à sa construction. » Aragon n’était pas non plus un véritable fils du peuple. A t il lui aussi ressenti cette culpabilité, celle de ne pas être de la classe des exploités ? Perversité d’un système qui exclut ceux qui ne sont pas nés du « bon »côté ! Faut il voir dans le roman une critique, une interrogation ? L’auteur a pourtant abandonné ses amis surréalistes pour se conformer au dogme.

Catherine Simonidzé est aussi comme Diane une femme sensuelle qui assume librement sa sexualité comme le ferait une femme du XXI° siècle. Mais au contraire de Diane qui aime les hommes pour ce qu’ils peuvent lui apporter, elle recherche le plaisir souvent sans lendemain, pour ce qu’il est. Elle les prend ses amants comme certains hommes prennent les femmes et puis s’en séparent. Il y a dans cette attitude une sorte de revanche contre le pouvoir masculin qui domine la société de l’époque.« Alors tout d’un coup ça la prenait comme une fièvre. Elle se mettait à regarder un homme, le premier qui lui plaisait. Elle était belle Catherine. Et cela faisait quelque jours de romance tzigane. ». Elle semble rejeter l’amour, la tendresse pour ne retenir que le plaisir. Cette soif de sensualité s’accentue lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade et qu’elle ne vivra plus que quelques années. « Plaire ! C’était presque son seul désir maintenant que la vie s’enfuyait d’elle. Plaire, et à n’importe qui, à tous. Le désir des hommes lui semblait une espèce de victoire sur la mort. »Elle approchera toutefois l’amour dans sa rencontre avec  le capitaine Jean Thiébault, brillant élève à l’Ecole de Guerre. C’est intéressant car ce garçon est son antithèse, il représente tout ce qu’elle n’aime pas. Sa vie à lui est toute tracée, toute droite devant lui. Il parcourrait l’échelle militaire jusqu’en haut. C’est pour elle un ennemi, qui « …saurait très bien faire tuer les autres. » Mais il était bon et « …Catherine éprouvait cette force et cette bonté comme un grand calme. Elle se sentait en sécurité quand il était là. Ce n’était pas comme avec les autres hommes. » Pourquoi cette attirance pour cet homme qui a de la vie et du monde une vision si différente de la sienne ? Parce que comme homme il n’est pas son adversaire à elle, femme. « C’était un soldat, mais un bon soldat. Elle décida qu’elle coucherait avec lui. » Les faits finiront par les séparer. Lors des évènements de Cluses en Savoie où les deux amants voyagent, le fond reprend le dessus et le Capitaine Thiébault agit comme agissent les gens comme lui. Dans la petite ville où un mouvement ouvrier manifeste contre les propriétaires d’une usine d’horlogerie, Jean aide la troupe qui a tiré sur les manifestants a protéger la maison des propriétaires que les ouvriers veulent brûler. « Ils ont raison » lui dit pourtant Catherine, mais cela ne l’arrête pas et leur idylle prend fin. Pour Catherine le monde de sa vie est indissociable de celui de ses idées qui passent avant l’amour même le plus sincère. Aragon va adhérer au Parti Communiste, et accepter toutes ses prises de position, en ce compris les plus condamnables. Même dans son couple avec Elsa Triolet dont la naissance est contemporaine de l’écriture du roman, l’idéologie aura sa place.

Les Cloches de Bâle est ainsi un livre politique, très politique même et aurait pu n’être ainsi qu’un tissu de slogans destiné à mettre en scène ce réalisme socialiste que l’auteur prônait, une vision du monde par le prisme du dogme, une litanie de slogans sans intérêt. C’est sans compter le talent génial d’Aragon qui sait malgré tout faire passer de l’humain dans son récit et faire vivre penser et mourrir Catherine Simonidzé, femme fascinante, si séduisante, trop peut être pour avoir réellement existé ?

Il faut noter aussi la préface des Cloches: « C’est là que tout a commencé » où l’auteur rentre dans la genèse de la fabrication de son livre. Il y fait un éloge du roman qui mérite d’être lue, ne serait ce que sa définition: « …le roman est une machine inventée par l’homme pour l’appréhension du réel dans sa complexité. » Quant à l’avenir de ce genre littéraire vu par Aragon, il redonnera de l’espoir à ceux qui pensent qu’il va disparaître. Pour lui, prétendre que le roman va disparaître c’est considérer la réalité humaine comme fixée, immuable ce qui est faux. La vie des hommes doit changer, le monde varier et il est indispensable de comprendre les raisons de ces changements et variations qui rendent l’humanité de plus en plus complexe. Il est vrai qu’à cette aune soutenir que le roman va mourrir c’est penser que tout a été dit sur l’homme et que tout est immuable et ce même si depuis que l’écriture existe tant de livres ont été écrits, d’histoires racontées dans des romans. Il pourrait être rétorqué qu’il y a tout de même chez l’homme une part immuable, un fond qui ne bouge pas. Ce que certains appellent le progrès ou l’évolution ne sont peut être ainsi que l’accroissement de notre connaissance de l’Homme  telle qu’elle évolue au cours des temps. Mais cela ne change pas la question car ce qu’est l’humain et l’humanité méritent incontestablement d’être raconté dans des livres. Ce qui pourrait peut être mettre la vie du roman, telle que nous le connaissons, en danger, c’est le changement des supports du récit: l’image, le numérique, la lecture des faits du monde en temps réel sur les écrans individuels, les réactions instantanées aux évènements de tout ordre par les réseaux sociaux. Qu’en ressortira t il ? On le saura le siècle prochain.

 

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