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L'Anarque

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Blog de lectures


Janvier 2017-S.P.Q.R. Histoire de l'ancienne Rome. Mary Beard.

Publié par François ROUX sur 28 Février 2017, 21:11pm

Janvier 2017-S.P.Q.R. Histoire de l'ancienne Rome. Mary Beard.

Cet ouvrage épais écrit par l’historienne anglaise Mary Beard, professeur à Cambridge, pourrait devenir l’un des livres de référence sur l’histoire romaine comme l’est celui de l’illustre prédécesseur de l’auteur, anglais comme elle, Edward Gibbon, dans son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain qu’il publia entre 1776 et 1778. Mais la recherche de Mary Beard qui a certainement lu et relu Gibbon et d’autres également, ne porte pas sur l’identification des raisons qui ont provoqué  le déclin et la chute de Rome mais plutôt dans celles qui ont engendré son expansion et sa longévité. L’auteur soutient que l’historien moderne aborde l’histoire romaine avec des priorités différentes, celles de son temps, pense qu’un dialogue avec la Rome antique nous est utile. Rome et son monde nous parle, nous trouble sur de multiples sujets et ne pas le reconnaître serait une erreur. 

SPQR (ce sont les initiales de la célèbre formule romaine: Senatus Populusque Romanus c’est à dire: le Sénat et le peuple romain) ne traite que de la période qui s’étend des origines de Rome ( VIIIe siècle av JC) à l’année 212 lorsque l’empereur Caracalla décrète que tout habitant libre de l’Empire sera citoyen romain à part entière, effaçant par la même la différence entre conquérants et conquis. Le droit de cité ne signifie plus rien. La ligne de partage n’est plus celle qui sépare les citoyens de ceux qui ne le sont pas. Elle est devenue celle qui marque la différence entre les humiliores des honestiores. A la fin du II ème siècle prend fin le modèle augustéen (parce qu’institué par l’empereur Octave Auguste) du régime impérial. Ce modèle qui a été fondé sur un discours et des institutions remontant au passé du premier millénaire de l’histoire de Rome. 

L’auteur insiste en effet sur l’importance qu’à ce passé sur la vie et les institutions des Romains. Les légendes de l’origine traduisent à cet égard la projection des priorités et des angoisses des romains dans leur passé. C’est ainsi que les grands mythes fondateurs ont profondément marqué l’histoire à venir et l’organisation de Rome: ceux d’Enée et de Romulus et Rémus, l’épisode des rois de Rome, de l’enlèvement des Sabines, le viol de Lucrèce par l’un des fils du roi. Ces histoire insensées sont peu corroborées par l’archéologie et l’auteur laisse entendre qu’elles n’on peut être, probablement, jamais existé. Quelle déception pour ceux (et j’en fais partie) que ces magnifiques légendes ont tant fasciné pendant leurs cours de latin rendant plus douce la dure discipline nécessaire à l’apprentissage de la grammaire latine ! Mais elles sont restées tout au long de l’histoire de Rome dans l’inconscient collectif romain. Selon l’auteur, les mythes de Romulus et d’Enée, dans lesquels les notions d’acceuil et d’asile sont sous-jacentes, expliquent la raisons pour laquelle pour les Romains, Rome est depuis toujours un concept ethniquement fluide et les Romains un peuple en mouvement. Les rois étaient sabins et étrusques ce qui signifie que les romains venus d’ailleurs pouvaient se hisser jusqu’au sommet de l’ordre politique. De même pour les romains, le mot roi est une injure politique. L’enlèvement des sabines et le viol de Lucrèce par un fils de roi marquent symboliquement le commencement et la fin de la période royale. La chute des Tarquins à la fin du VI° siècle avant JC correspond à la naissance de la notion de « libertas » (même si cette liberté est toute relative). Dans la constitution romaine le seul élément monarchique qui subsiste est l’institution de la fonction de Consul mais ils sont deux et sont élus. Cette histoire est aussi imprimée dans l’inconscient du peuple français pour qui l’absolutisme est la pire des calamités. La devise de la république « Liberté Egalité Fraternité » est ainsi une référence à l’histoire romaine.

Mary Beard commence son ouvrage par la relation de la conjuration de Catilina au 1er siècle avant JC. Pourquoi ce choix ? C’est seulement à partir du 1er siècle que « ..nous pouvons enquêter en chaussant, pour y voir de près et dans le détail, des lunettes contemporaines ». Et ce parce que nous disposons de témoignages écrits. Les correspondances privées, discours publics, la philosophie, la poésie nous permettent de nous représenter la vie des Romains. Ce choix est aussi motivé par la modernité de certaines phrases prononcées lors des débats qui suivirent la découverte du complot et celle de l’art oratoire dont il est fait preuve alors dans ces discours . C’est le cas par exemple  de la célèbre formule « Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? » (Jusqu’à quand enfin ,Catilina, abuseras tu de notre patience ?) qui pourrait avoir et a été utilisé tout au long de l’histoire. L’auteur va plus loin en soutenant que l’affrontement entre Cicéron et Catilina a servi de modèle à tous les conflits politiques et ce même si nous ne saurons jamais (ce que démontre Mary Beard et c’est passionnant !) avec certitude ce qui s’est réellement passé: « La conjuration de Catilina constituera toujours l’exemple parfait du dilemne interprétatif classique: est il bien vrai que des « rouges » agissaient dans l’ombre ? La crise était elle une invention des conservateurs ? » Là encore l’auteur revient sur l’idée qu’elle développe tout au long de SPQR: l'histoire des romains nous parle parce que nous y avons apprenons beaucoup de chose dans des domaines aussi divers que la politique, l’art, la poésie, la conception du pouvoir, de la citoyenneté.

L’histoire romaine est aussi pleine de mystères et le livre sait les poser et les explorer sous tous leurs aspects. On ne sait pas on l’a vu, si le Catilina dépeint par Cicéron comme un dangereux terroriste l’était effectivement, si ces évènements n’ont pas constitué finalement une gigantesque manipulation. Mais il y a d’autres énigmes. La plus notable est celle des motivations qui présidèrent à l’expansion militaire des romains à travers le monde méditerranéen et au delà. L’auteur n’hésite pas à qualifier cette question de l’une des plus grandes énigmes de l’histoire. Et tout commence au début du IV° siècle avant JC: que se produisit il qui provoqua cette activité militaire romaine qui aboutit à la conquête de l’Italie ? En effet, les romains n’étaient pas plus belliqueux que leurs voisins et ils vivaient dans un monde où la violence était endémique. Ils n’avaient par ailleurs pas de projets de conquête de l’Italie ni plus tard de projet de domination mondiale. L’auteur tente quelques explications, notamment la capacité militaire de Rome très efficace et inégalable à cette époque par son organisation remarquable mais aussi par la faculté de déployer un grand nombre d’hommes (à  la fin du IV° siècle, Rome peut mobiliser un demi million de soldats.) Rome a institué un type de relation nouvelle et originale avec les peuples conquis: la citoyenneté romaine peut être octroyé à des non romains et un modèle va naître qui s’étendra bien au delà de l’Italie. Mais ces succès de Rome et la naissance du modèle sont peut être dus aussi au hasard de l’histoire ce qui est un autre débat. 

Un autre mystère est celui que l’auteur dénomme l’énigme d’Auguste. Pourquoi César favorisât il le jeune Octavien, son petit neveu en l’adoptant et faisant ainsi de lui son fils et l’héritier principal de sa fortune ? Il y a le mystère du choix mais aussi celui de son être intime, car celui qui se fera appeler Auguste, jeune homme énigmatique, insaisissable, évasif (le motif de sa chevalière est le sphinx!) probablement falot, va se métamorphoser et devenir un personnage central de l’histoire romaine, bâtisseur, conquérant et surtout inventeur d’un nouveau modèle de pouvoir, celui d’Empereur Romain qui survivra pendant deux cent ans. Quatorze empereurs vont en effet se succéder, de Tibère à Commode. Ils seront les caractères les plus décrits de l’antiquité romaine. L’auteur  remarque que malgré l’existence de nombreux documents, il est impossible d’accéder aux coulisses du régime augustéen qui conserve ainsi toute sa part d’ombre. 

A la fin du deuxième siècle après JC, en 212, Caracalla décrète que tous les habitants libres de l’empire sont citoyens romains. Le droit de cité ne signifie plus rien. La nouvelle ligne de partage n’est plus entre ceux qui ont la citoyenneté et ceux qui ne l’ont pas mais entre les honestiores et les humiliores c’est à dire entre les puissants et les pauvres. Rome devient un nouvel état dissimulé dans un ancien nom. La ville n’est plus le centre du pouvoir. Les empereurs sont souvent loin, aux côtés de leur armée, l’influence du sénat décline.

Dans sa conclusion, l’auteur revient sur ses propos liminaires et revient sur l’intérêt que nous avons ou aurions à nous intéresser aux romains. Nous n’avons pas grand chose à apprendre d’eux et certainement pas à y rechercher des modèles.  Mais nous pouvons apprendre des choses sur nous même dans le cadre de ce que Mary Beard appelle un dialogue avec leur monde : Même si nous ne sommes pas les héritiers de l’antiquité classique beaucoup de nos concepts (le pouvoir, la citoyenneté, la violence politique, la beauté et le luxe) ont été formés et éprouvés dans le cadre de ce dialogue. 

Mais tout en rejetant l’idée de la recherche d’un modèle, en rappelant certaines caractéristiques du système romain et en les qualifiant de manière moderne : l’accueil de l’étranger, la fluidité ethnique, le respect de l’adoption des cultures des peuples conquis, Mary Beard construit peut être trop rapidement (inconsciemment ?) un pont entre des vertus rêvées dans l’occident moderne et le monde romain. Au delà du risque de l’anachronisme présent dans toute analyse historique n’est il pas contraire à l’éthique de l’historien de projeter ses fantasmes dans le passé ? Nous ne saurons jamais ce que pensaient, ce que ressentaient vraiment les romains. 

 

Par ailleurs, l’auteur ne va pas jusqu’au bout de son propos en démontrant que Rome constitue une très grande part de notre identité. Elle reste sur cette idée de dialogue entre nous et les Romains. Et pourtant ! L’histoire du monde Gallo Romain semble se poursuivre bien au-delà de la chute de l’Empire. Le christianisme puis le catholicisme est pénétrée de l’importance de Rome. La révolution française dans son esthétique, ses mythes emprunte beaucoup à la culture et l’histoire romaine. L’ouvrage il est vrai n’aborde pas ce concept qu’est celui de l’identité, aujourd’hui si controversé. Par ailleurs, Mary Beard est anglaise et l’identité française est peut être plus marquée que d’autres par le monde romain que celle des britanniques. La recherche de ce que la France moderne a conservé de son passé Gallo Romain pourrait faire l’objet d’un autre livre

 

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