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L'Anarque

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Blog de lectures


Novembre 2015. La comtesse Greffulhe. L'ombre des Guermantes.-Laure Hillerin-

Publié par François ROUX

Novembre 2015. La comtesse Greffulhe. L'ombre des Guermantes.-Laure Hillerin-

C’est une biographie originale que nous offre Laure Hillerin. Elle l’est d’abord par le sujet du livre qui met en scène un personnage aujourd’hui totalement oublié. En effet, à part quelques lecteurs cultivés de l’oeuvre de Marcel Proust, qui connait encore encore Elisabeth Greffulhe ? Originale également, elle l’est par la méthode retenue par l’auteur pour traiter son sujet. La relation chronologique de la vie du personnage ne constitue en effet qu’une première petite partie du livre. Les chapitres qui suivent abordent les uns après les autres diverses facettes de la personnalité de la comtesse: son goût pour la musique, ses relations avec le monde politique, son intérêt pour les sciences, l’un de ses amis, une liaison amoureuse et bien entendu ses relations avec Marcel Proust et la place qu’elle a tenue dans son oeuvre. Il semble en effet que la comtesse Greffulhe ait servide modèle à certains des personnages d’ « A la Recherche du temps perdu », notamment celui d’Oriane, duchesse de Guermantes, l’une des figures emblématiques du roman.

Elisabeth de Caramanchimay est comme les Guermantes issue d’une illustre et très ancienne lignée. Elle a épousé le très riche vicomte Henry Greffuhle. Elle fait partie de ce milieu aristocratique, ce que l’on appelait alors, le « Faubourg Saint Germain », brillant et fortuné qui tenait le haut du pavé dans la France de la Belle Epoque (entre 1900 et 1914). Cette société que Marcel Proust a mis en scène dans A la Recherche, fréquentait les élites de ce temps dans le domaine de la politique, des sciences et des arts. Elle ne comptait pas que d’élégants oisifs désintéressés de la vie du monde réel puisque ses membres étaient souvent des mécènes soutenant et aidant parfois financièrement des artistes, des scientifiques et des entrepreneurs

La comtesse Greffulhe n’est pas heureuse dans son ménage. Elle est contrainte de supporter un époux qui la délaisse et la trompe et qui par surcroit est jaloux. Elle va se jeter à corps perdu dans la mondanité et la promotion d’artistes (surtout des musiciens) et de scientifiques. Elle reçoit dans la magnifique propriété de son mari à Bois Boudran en Seine et Marne et dans son hôtel particulier parisien de la rue d’Astorg, tous les puissants de ce monde de passage à Paris ainsi que des artistes, des scientifiques, des hommes politiques.

Elle sait « lever des fonds » grâce à ses relations mondaines et le prestige de son nom afin de financer l’organisation de concerts pour des musiciens qu’elle veut aider, et pour soutenir des scientifiques tels Marie Curie et Edouard Branly. Elle est de tous les évènements mondains, concerts, réceptions,courses hippiques. « Elle aime plaire et elle a besoin d’être utile. Les deux ne sont pas inconciliables et elle le prouve. Elle n’est pas née pour souffrir: elle aime la vie et possède au plus haut point l’art de mêler l’utile à l’agréable, de réaliser la synthèse entre frivolité et idéalisme… » Sa beauté et son élégance, on peut encore examiner quelques unes de ses robes au musée Galliera, ne sont certainement pas étrangères à son succès. Elle fait preuve d’un charisme qui ne laisse personne indifférent. Ses yeux surtout son inoubliables « tantôt caillou jeté dans une eau limpide, tantôt irradiés d’une douceur mystérieuse et transparente d’étoiles. » Elle a enfin des idées modernes. Elle est dreyfusarde ce qui dans son milieu était rare, s’intéresse aux questions relatives à l’émancipation féminine et est ainsi féministe avant l’heure, admire Léon Blum qu’elle a rencontré et avec lequel elle entretient une correspondance. C’est une femme moderne qui aurait pu aujourd’hui faire de la politique ou tenir une place importante dans le monde de la presse ou même des affaires. Mais l’époque ne lui permet pas encore.

Cette vie brillante et prestigieuse va pourtant s’interrompre ou du moins fortement ralentir à cause des turbulences de l’histoire. En effet, la première guerre mondiale a donné naissance à un monde nouveau auquel Elisabeth se sent étrangère. Outre le traumatisme psychologique qu’ont provoqué les massacres de masse de la grande guerre, l’impôt sur le revenu institué par Joseph Caillaux ne permet plus à l’aristocratie du « Faubourg Saint Germain » de continuer à mener le train de vie qu’il avait au début du siècle. La crise de 1929 achèvera de la ruiner. Triste fin de vie que celle de la comtesse Greffulhe. Elle assiste à ces changements irréversibles. Son mari meurt avant elle et elle se rend compte qu’elle avait tout de même pour lui une certaine tendresse malgré sa conduite peu élégante à son égard. Elle garde sa réputation de femme brillante mais elle n’est plus l’étoile qu’elle a été pendant la Belle Epoque. Nostalgique, mélancolique, probablement dépressive. Elle meurt en 1952 dans un monde qui n’a vraiment plus rien à voir avec celui qu’elle a connu au début du XX° siècle.

La personnalité de la comtesse Greffulhe laisse perplexe. N’est elle qu’une mondaine, snob, futile,enfant gâtée ? Est elle comme Oriane de Guermantes, superficielle et dépourvue de sensibilité ? Ou est elle au contraire une femme qui ayant pris conscience de la place qu’elle occupe dans la société et de sa chance, a décidé d’utiliser ses moyens, son influence, pour être utile, mot qu’elle a souvent employé ? Probablement les deux. Mais à sa décharge elle n’avait pas tellement le choix si elle voulait sortir du carcan de son mariage et des principes de son milieu social qui l’obligeaient à n’être qu’une femme soumise,oisive et surtout inutile. Elle est incontestablement intelligente et a su aider de nombreux scientifiques, promouvoir des artistes,et d’une manière générale, participer au développement de la science et des arts.

La dernière partie du livre est consacrée à l’influence que la comtesse Greffulhe a pu avoir sur Proust lorsqu’il imagine les personnages d’ »A la Recherche » selon un procédé complexe d’absorption de certains des traits de plusieurs personnes réelles rencontrées par lui. Selon l’auteur de la biographie, Elisabeth Greffulhe « inspira en partie trois figures clés de la Recherche, fournit quelques traits à deux autres et « prêta »son mari et son gendre. » Il y a en effet beaucoup d’elle chez la princesse de Guermantes (ses yeux, ses tenues) et comme on l’a dit, également chez l’éclatante cousine de cette dernière, la duchesse de Guermantes (ses tenue, ses origines mythologiques, son rire, sa mondanité). Laure Hillerin voit, ou plutôt entend même une parenté « phonique » entre Caramanchimay le nom de jeune fille d’Elisabeth et Guermantes ce qui est peut être aller un peu loin dans la recherche des similitudes. Mais on sait l’importance que Proust accordait aux noms, que ce soit les « noms de pays » ou les patronymes. Odette de Crécy devenue Madame Swann a également pris certains traits de la comtesse Greffulhe (le catleya, orchidée chère à Elisabeth, son goût pour les tenues de couleur mauve et rose), comme à moindre niveau Madame Verdurin (mécène des arts comme la comtesse Greffulhe), et Madame de Marsantes (le côté charitable) la mère de Saint-Loup. Mais ce qui semble rapprocher fortement la comtesse Greffulhe d’Oriane, duchesse de Guermantes, c’est que Bazin son époux ressemble traits pour traits à Henry Greffulhe. Il est riche, mondain, égoïste et cavaleur, faussement badin comme l’était semble-t-il le mari d’Elisabeth Greffulhe. Enfin, Robert de Saint-Loup le neveu de la duchesse de Guermantes a beaucoup de traits communs avec Armand de Gramont, duc de Guiche, le gendre de la comtesse Greffulhe, beau et séduisant comme Robert de Sain-Loup.

Pourtant entre la Comtesse Greffulhe et Marcel Proust, il n’y eut que des rendez vous manqués. Le jeune écrivain est fasciné par elle et tente de l’approcher par tous les moyens. Quand il y parvient, une fois qu’elle est enfin accessible, elle l’intéresse beaucoup moins et garde ses distances. Mais elle a intuitivement perçu chez Proust quelque chose qui beaucoup plus tard, alors que ce dernier ne sera plus de ce monde, lui fera regretter de ne pas s’être approché plus près de lui. Elle réalise qu’elle tombera dans l’oubli alors que la renommée de Marcel Proust deviendra mondiale et ne fera que croître.

La Comtesse Greffulhe comme beaucoup de ceux de son milieu d’alors, n’ont jamais lu « A la Recherche » et du peu qu’ils en savent, ils n’en comprennent pas grand chose. Leur critique porte sur la prétendue méconnaissance ou incompréhension de Proust pour le « Faubourg Saint Germain ». Mais ce qu’ils n‘ont pas vu et ce qu’Elisabeth n’a fait que pressentir et ce qui n’a fait qu’accentuer ses regrets de ne pas s’être approchée plus près de Marcel Proust c’est que dans son roman, la description et la mise en scène de ce milieu aristocratique et mondain, ne sont qu’un prétexte ou un décor. Que le chef d’oeuvre de Proust traite de questions qui vont bien au delà de l’analyse sociologique. Qu’à travers la prose proustienne, ce sont les questions beaucoup plus profondes du temps qui passe, de la mémoire, de l’oubli , de l’éphémère, de l’essence humaine et de la mort qui sont abordées. Que le roman arrive à faire ressentir l’indicible sur ces sujets si profonds et si essentiels pour les hommes par le biais de la mise en scène de l’évolution de personnages issus de l’observation et aussi de l’imagination de l’auteur et dont elle faisait un peu partie.

La comtesse Greffulhe est tombée dans l’oubli malgré tous les efforts qu’elle a pu faire pour rester dans l’histoire et il y a quelque chose de tragique dans ce contraste entre la perception que les contemporains ont pu avoir d’elle et ce qu’il en reste aujourd’hui c’est à dire le néant. Son histoire, comme celle racontée dans « A la Recherche » fait bien partie du temps perdu et fait preuve de la tragédie qu’est pour l’homme le passage de ce temps. Avec la mémoire et les réminiscences, la littérature peut provoquer ce miracle de le retrouver, un peu et très imparfaitement.

Renvoi: A la Recherche du temps perdu. (Marcel Proust)

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