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L'Anarque

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Blog de lectures


Août 2015-Le Royaume-Emmanuel Carrère

Publié par François ROUX

Ce récit ne peut laisser indifférent lorsque l’on s’intéresse tant soit peu au christianisme. Le terme récit ne suffit d’ailleurs pas à qualifier l’ouvrage de Carrère qui comporte à la fois une analyse du Nouveau Testament, la relation d’évènements survenus il y a près de deux mille ans dans le bassin méditerranéen (le titre retenu pour l’une des parties du livre est « L’Enquête ») et en particulier de la vie de Paul de Tarse. L’ouvrage revêt également un aspect autobiographique tant l’auteur nous fait pénétrer dans sa vie et sa pensée intimes.

C’est ainsi qu’il raconte dès le début du livre comment il a été catholique pratiquant pendant de longues années avant de perdre soudain la foi sans explication véritable. Il entreprend ensuite le récit de la vie de Paul et de son fidèle compagnon, l’évangéliste saint Luc, en procédant à une analyse rigoureuse des actes des apôtres qui prolongent l’Evangile de Luc et des lettres de Paul aux diverses communautés chrétiennes qui naissent tout autour du bassin méditerranéen. Il fait ainsi ressortir les conflits qui opposent Paul à l’église de Jérusalem composée de juifs pratiquants et à Jacques et Pierre qui eux, ont vécu auprès du Christ ce qui n’est pas le cas de Paul. Malgré cela ce dernier va développer dans ses écrits la plus grande part de la doctrine de l’Eglise que nous connaissons aujourd’hui.

Tout les récits, les analyses de Carrère ne sont en fait qu’un prétexte pour nous faire part de ce qu’il croit, ce qu’il devine, ce qu’il pense de la philosophie prêchée par Jésus et mise en forme par Paul. Ceux qui ne sont pas spécialistes des textes sacrés du christianisme (et peut être même les érudits) apprendront dans ce livre une multitude de choses grâce à la très grande culture d’Emmanuel Carrère . Mais l’intérêt de l’ouvrage réside sans aucun doute dans son analyse personnelle de la philosophie prêchée par Jésus.

Car il ne s’agit bien là que d’une philosophie, puisque l’auteur ne croit pas que le Christ est dieu, fils de Dieu, ressuscité d’entre les morts, ce qu’il reconnaît après nous avoir livré son interprétation des textes sacrés relatifs à la résurrection et aux faits survenus immédiatement après la crucifixion du Christ et dont il fait ressortir certains traits, certaines contradictions. A cet égard d’autres auteurs sont parvenus à des conclusions opposées qui soutiennent la thèse de la résurrection (Jésus par Jean Christophe Petitfils). Jésus n’est donc pas Dieu, soit, mais il subsiste ce qu’il a dit et prêché, une philosophie de vie, une éthique, le tout débarrassé de toute transcendance. Et ses paroles pèsent encore sur le monde aujourd’hui plus de deux mille ans après qu’elles aient été prononcées. Elles ont constitué les fondements d’une religion encore pratiquée par une très grande partie de l’humanité. Il y a donc bien là quelque chose d’extraordinaire dans la doctrine prêchée par le Nazaréen.

En effet, selon l’auteur, l’inversion des valeurs prônées par Jésus (notamment dans le sermon sur la montagne) est insensé. Jamais personne n’avait tenu des paroles aussi folles, aussi révolutionnaires que: « Aimez vos ennemis, préférez être petit que grand, pauvre que riche, malade que bien portant…ne prenez pas de femme, ne désirez pas de femme, si vous en avez une gardez-la pour ne pas lui nuire mais ne pas en avoir serait mieux. N’ayez pas d’enfants non plus. Laissez-les venir à vous, inspirez vous de leur innocence, mais n’en ayez pas. aimez les enfants en général, pas en particulier, pas comme les hommes depuis qu’ils ont des enfants aiment leurs enfants: plus que ceux des autres, parce que ce sont les leurs. Et même vous, surtout vous, ne vous aimez pas.etc…A la lecture de ce résumé de la parole christique, le lecteur chrétien pourrait se demander: « Mais Jésus a-t-il vraiment dit cela ? » Carrère ne caricature t il pas en effet (à dessein? et pourquoi?) le discours chrétien. Mais c’est probablement là selon lui la force de cette religion nouvelle et comme il en fait la remarque: « Pour un certain type d’esprit, il y a quelque chose d’extraordinairement attirant dans une doctrine aussi radicale. Plus elle est contraire au sens commun, plus cela prouve sa vérité. Plus on doit se faire violence pour y adhérer, plus on y a de mérite. » C’est peut être en effet pour cela que ce discours allait engendrer une religion qui encore aujourd’hui, plus de deux mille ans après qu’il ait été prononcé, est adoptée par une grande part de l’humanité.

De telles paroles prises à la lettre seraient de nature à provoquer d’immenses bouleversements dont l’on apprécie pas les conséquences. L’organisation, sinon du monde, mais au moins des sociétés humaines ne deviendrait elle pas impossible? L’application stricte de ces principes ne laisserait elle pas la place à l’anarchie, au désordre et au déclin ?Par ailleurs, lorsque Luc expose cette doctrine à ses interlocuteurs romains, cette espèce d’antipathie pour le monde qu’elle reflète passe mal et cela embarrasse l’évangéliste. L’auteur lui aussi nous fait part de sa réserve à propos de certains des aspects de la philosophie christique mise en forme par Paul: « Cette pureté des moeurs presque alarmante nous gêne, moi, autant qu’elle gênait Pline » écrit il à propos des positions si rigoureuses de Paul sur les questions du mariage, de la famille et de la sexualité. Sur les Béatitudes il écrit: « Je ne suis plus si sûr de la vérité des béatitudes. Je ne vois plus à quoi rime cette inversion systématique de tout. » Il oppose la philosophie Nietzschéenne de l’existence qui prône l’amour de la vie, de la santé de la force, à celle du Christ dont le royaume n’est pas de ce monde : « Nietzsche est très bon dans le rôle du tentateur. C’est le meilleur. On a envie d’être avec lui ». Faut il choisir entre la doctrine révolutionnaire du Christ que l’on peut juger contraire à la nature humaine et celle de Nietzsche pour lequel les chrétiens sont des gens qui n’aiment pas la vie ? L’homme est il condamné à ce choix binaire si radical: le Christ ou Nietzsche ?

Carrère connait très bien son sujet, il l’a beaucoup travaillé, et fait preuve tout au long de l’ouvrage d’une grande culture qu’il expose notamment dans des digressions sur des thèmes les plus divers. Si celle relative à son goût pour la pornographie est inattendue (déplacée ?), il écrit quelques lignes très intéressantes sur la relation romanesque du passé et sur les anachronismes auxquelles elle ne peut que donner lieu. Il cite à ce sujet, le très beau livre de Marguerite Yourcenar: « Les Mémoires d’Hadrien » qu’il dit ne jamais pu avoir achevé et se pose la très juste question de savoir ce qui est éternel, immuable dans les émotions des sens et les opérations de l’esprit et ce qui par conséquent ne relève pas de l’histoire. Pas grand chose selon lui.

Renvoi: Vie de Jésus par Renan- Histoire des origines du Christianisme par Renan- Jésus par Jean-Christian Petit-fils (Fayard 2011). Les Mémoires d’Hadrien par Marguerite Yourcenar.

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