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L'Anarque

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Blog de lectures


Lettre de Prisons à Lucette Destouches et à Maître Mikkelsen (Louis Ferdinand Céline)

Publié par François ROUX

Après avoir passé quelques temps à Sigmaringen auprès du gouvernement de Vichy en exil, Céline, sa compagne, Lucette et leur chat Bébert, trouvent refuge au Danemark où l’écrivain est incarcéré. Commence alors un long quiproquos juridique sur son extradition ou non vers la France qui le réclame et la nécessité par les autorités danoises de le maintenir en détention dans une prison à Copenhague. La justice française l’accuse de trahison, crime pour lequel il fait l’objet d’un mandat d’arrêt. Tandis qu’il se morfond derrière les barreaux , Lucette est hébergée chez des amis danois à Copenhague. Il est défendu par un avocat de ce pays, Maître Mikkelsen. Dans les lettres qu’il écrit alors à son défenseur, aujourd’hui publiées chez Galimard, une partie (parfois la partie la plus importante) est destinée à Lucette avec laquelle il semble ne pas avoir le droit de correspondre. Il est à cet égard amusant de voir dans ces correspondances, le style de la missive changer brutalement, délaissant les termes juridiques pour adopter des mots beaucoup plus tendres.

Louis Ferdinand se plaint sans cesse et adopte un style geignard, un ton volontairement ou non tragicomique par lequel il se met très bien en scène. Il sait choisir les mots pour décrire son état de santé avec une précision très impudique. Il est néanmoins très probable qu’il se détériore de jour en jour. A cela s’ajoute une dépression qui le pousse même à souhaiter rentrer en France au risque d’être fusillé car à cette époque on ne faisait pas de cadeaux aux collabos. Mais on peut comprendre ce qu’a pu endurer un homme de cinquante deux ans, grand blessé de guerre et très affaibli par un long voyage dans des conditions très rudes, emprisonné dans un pays étranger. Et ce d’autant plus que les accusations qui sont portées par la France sur sa personne sont loin d’être convaincantes.

Céline n’a jamais été proche de l’Ambassade d’Allemagne sous l’occupation. Il n’a écrit dans aucun journal collaborationniste. On lui reproche aussi son pamphlet « Bagatelles pour un massacre » Mais c’était avant la guerre et ce n’est pas anodin comme il le souligne lui même. Céline n’a jamais aimé les allemands. Il ne se gênait pas pour le dire parfois ouvertement, et on se demande comment il n’a pas été plus inquiété. Ses livres étaient interdits outre Rhin alors que ceux d’André Maurois par exemple étaient autorisés. Et surtout d’autres ne s’en tirent pas si mal tels Morand, Chardone ou Jules Romain (on apprend que ce dernier était un ami d’Otto Abetz et qu’il a été membre du comité France Allemagne). « Je veux être traité aussi bien que Montherlant, Guitry, La Varende, Ajalbert, Giono qui sont cent fois plus collaborateurs que moi » écrit Céline. Dans cette perspective, le traitement qu’il subit est assez injuste et l’on eut s’interroger sur les raisons de l’ampleur de la haine qui s’est déversée sur son compte. Ceci étant, il ne réalise pas l’immensité du désastre qu’a été la déportation des juifs et la mise en oeuvre de la solution finale. Il écrit totalement inconscient : « Enfin et surtout, il n’y a jamais eu de persécution juive en France. Les juifs ont toujours été parfaitement libres (comme je ne le suis pas) de leur personne et de leurs biens dans la zone de Vichy pendant toute la guerre. Dans la zone nord, ils ont du arborer pendant quelques mois une petite étoile (quelle gloire ! Je veux bien en arborer dix !) On a confisqué quelques biens juifs (avec quels chichis !) qu’ils ont récupérés depuis lors et comment ! à intérêts composés (mes biens ne me seront jamais rendus) » On croit rêver quand on connaît la triste vérité! Son antisémitisme d’avant guerre , celui des pamphlets, est devenu un crime ce qu’il ne réalise probablement même pas. Il semble en effet vivre dans un monde, le sien, dans lequel ce qui s’est passé en Europe entre 1940 et 1945 n’a pas eu lieu.

Céline est en effet bien seul, isolé dans son univers. A l’extérieur, il a pour appui son avocat Me Mikkelsen avec lequel il entretient cette correspondance volumineuse et sur lequel il compte beaucoup même si parfois il doute de son efficacité. Il y a aussi ses amies danoises Karen Jensen chez qui le couple a habité et la cousine de cette dernière Hella Johansen avec laquelle il va se brouiller. Et surtout il y a Lucette et le chat Bébert que Louis Ferdinand considère comme un membre de sa famille, presque comme l’enfant du couple. Ces trois la forment en effet une famille unie que les circonstances tragique de leur odyssée ont uni pour toujours : « Nous sommes partis tous les trois ma femme et moi et le chat pour cette effroyable odyssée. Alors nous nous sauverons ensemble ou nous périrons ensemble. Je ne survivrai pas un jour à la lâcheté de me séparer de cette pauvre bête, si gracieuse, si consciente, qui nous a donné tout le plaisir qu’elle pouvait à travers tant de jours atroces ». Cette sensibilité anthropomorphique pour Bébert que l’on retrouve dans « Nord » et dans « D’un Château L’Autre » reflète bien l’amour de Céline pour les animaux qui très souvent il le répètera a maintes reprises valent mieux que les hommes. L’on notera aussi, bien entendu, la tendresse de l’écrivain pour sa compagne Lucette si dévouée et si présente. Elle lui rend visite tous les jours à la prison et reste au Danemark où elle vit dans des conditions précaires, souffrant de maux divers dus probablement pour une grande part à un état psychologique affaibli par les difficultés auxquelles elle doit faire face et aussi à un climat qui ne lui convient pas. Les mots que Céline utilise lorsqu’il lui écrit sont si tendres : « Mon petit chéri mignon…Mon petit mimi chéri…Je palpite en pensant aux horribles tourments qui t’accablent en ce moment ! pauvre petit trésor !. » Dans l’une de ses correspondances, il lui reproche ses dépenses incontrôlées pour s’excuser dans les lettres qui suivent de l’avoir injustement accusée. Céline est en effet aussi un homme d’argent.

Céline s’ennuie en prison. Alors il réclame des livres pour s’occuper. Il a bon goût: il lit Balzac, Loti qu’il considère comme un très grand écrivain qui a une profonde connaissance du sentiment. Il demande aussi un livre de Léon Bloy qui réprouvé comme lui également vécut au Danemark. Et bien entendu il écrit. Il semble que ce soit dans sa geôle qu’il ait écrit « Féerie pour autrefois ».

L’on découvre aussi un Céline qui a une haute idée de lui même et qui a on l’a vu probablement le goût de l’argent : « Je suis l’auteur le plus cher et le plus exigeant du marché français ».Ou encore: « Le Voyage vaut une ferme , cela ne se pardonne pas, et une ferme qui marche toute seule ! une ferme magique !… »

Cette correspondance nous en apprend un peu plus sur les ressorts intimes de cet écrivain encore si controversé mais qui reste pourtant si humain. Le rejet qu’il inspire encore relève peut être d’un immense malentendu.

Renvoi : La vie de Céline. (Frédéric VITOUX)

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