Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La musique a sur l'humain des effets d'une puissance inimaginable. Nietzsche l'avait bien compris lorsque dans "La Naissance de la tragédie" il symbolisait la pulsion artistique à l'origine de son développement par le dieu Grec Dionysos, dieu de la folie, des excès et de la démesure. Un concert de rock n'est il pas une fête dionysiaque ? Les effets de la musique peuvent en effet être dévastateurs, provoquer des états nostalgiques, voir dépressifs ou tout au contraire à l'instar de certaines substances faire naître chez l'auditeur une sensation d'euphorie qui peut le pousser à l'action. Ce thème est souvent abordé dans la littérature et dans la philosophie. Certains auteurs expriment avec art et acuité les sentiments, les réactions que provoquent la musique.

Musique et folie

Chateaubriand avait déjà en son temps ressenti ce phénomène et il en parle dans les mémoires d'Outre-Tombe. Il évoque bien avant Nietzsche la souffrance et la folie que peut provoquer la musique. Ne faut il y voir que des sentiments dont le romantisme aime faire l'éloge ou y a t il tout de même la description d'un phénomène réel ?

La musique me cause un plaisir mêlé de souffrance; si je l'entendais à certaines heures dans certaines conditions de solitude et de disposition, je deviendrais fou.

Les Mémoires d'OutreTombe. Chateaubriand

Musique et action

Sandor Marai qui est né au début du XX° siècle décrit presque la même chose. Il écrira même que la musique peut être dangereuse. Et cela est vrai pour tout type de musique : pour ce que l'on pourrait appeler des sonorités simples mais très active sur les sens (hard rock, rap, slam) mais aussi pour des sons plus complexes que l'on trouve généralement dans ce que l'on appelle à tort la musique classique par opposition à l'autre. C'est d'ailleurs à ce type de musique que fait référence Marai et en particulier à la "polonaise". Les amateurs de Chopin qui connaissent les sentiments patriotiques voir révolutionnaires de l'auteur des "polonaises" sentent dans cette musique la puissance des sonorités qui pourrait pousser l'auditeur à l'action et c'est ainsi que comme l'écrit Marai qui fait ressortir ce paradoxe, les auditeurs polis qui écoutent la musique (on pense à un public bourgeois et conventionnel d'un concert de musique classique) découvrent avec horreur que la musique pouvait être dangereuse et troubler l'ordre établi que ce public trouve si confortable

De ces sonorités, une force magique s'échappait, capable d'ébranler les objets, en même temps qu'elle réveillait ce qui est enfoui au plus profond des coeurs. Dans leur coin, les auditeurs polis découvraient que la musique pouvait être dangereuse en libérant un jour les aspirations secrètes de l'âme humaine.

Mais les pianistes ne se souciaient pas du danger. La "polonaise" n'était que le prétexte à l'explosion des forces qui ébranlent et font crouler ce que l'ordre établi par les hommes cherche à dissimuler si soigneusement.

Les Braises-Sandor Marai

Musique et décadence

Nietzsche va plus loin il critique résolument les effets provoqués chez l'homme par la musique romantique. Il ne rejette pas la musique en tant que telle. Son "Cave musicam" ne concerne que la musique romantique. Il faut probablement lire dans ce texte un certain dépit après la rupture avec Richard Wagner grand prêtre du romantisme allemand et dont la musique romantique a pourtant plu à Nietzsche avant la brouille entre les deux hommes. Par ailleurs Nietzsche appelle de ses vœux un nouveau type de musicien dont l'œuvre serait l'antithèse du romantisme. Est il né ce surhomme de la musique ? Quel type de musique nous propose -t-il? Je me garderais bien de citer des noms. Même si les propos du grand philosophe sont comme souvent excessifs et provocateurs (mais si bien écrits !) il est indéniable que les effets de la grande musique romantique peuvent être forts et remuer profondément l'auditeur.  

Je commençai par m'interdire, radicalement et par principe, toute musique romantique, cet art ambigu, fanfaron, étouffant, qui prive l'esprit de sa sévérité et de sa joie et qui fait pulluler toutes sortes de désirs confus et d'exigences corrompues. "Cave musicam", c'est aujourd'hui encore mon conseil à tous ceux qui sont assez virils pour tenir à la netteté dans les choses de l'esprit. Une pareille musique énerve, amollit, effémine, son "éternel féminin" nous attire vers le bas!...Mes premiers soupçons se sont alors dirigés contre la musique romantique, je pris mes précautions : et si j'espérais encore quelque chose de la musique, c'était dans l'attente d'un musicien assez audacieux, assez méchant, assez méridional et débordant de santé pour prendre sur cette musique une immortelle vengeance.

Friedrich Nietzsche. Humain, trop humain.

Musique et abrutissement

A propos des effets néfastes que peut avoir la musique sur ceux qui l'écoutent il y a aussi ceux de l'un des personnages du très grand roman de Thomas Mann (encore un Allemand!) "La montagne magique". Après avoir évoqué cette idée qui me semble si vraie de la "bonification" subtile du temps que la musique entraîne, il la compare à une drogue, qui abrutit celui qui en prend. Image très pessimiste que les mélomanes pourront contester selon qu'ils apprécient ou non cette état de lascivité passive invoqué par Mann (ou son personnage) dans le roman.

"...sa mesure débordante de vie confère au déroulement du temps de la vivacité, de l'esprit et un caractère précieux. La musique éveille le temps, elle nous incite à savourer le temps en toute subtilité; étant un éveil, elle est morale. L'art est moral dans la mesure où il éveille. Mais que dire s'il fait le contraire? S'il engourdit, endort, va à l'encontre de l'activité et du progrès ? La musique en est aussi capable, elle sait parfaitement avoir l'effet des opiacés-un effet diabolique messieurs! L'opiacé émane du diable, car il provoque l'abrutissement, l'inertie, l'inaction, la stagnation servile...La musique a de quoi inquiéter, messieurs, et elle est d'une nature ambigüe, je n'en démordrai pas. Ce n'est pas aller trop loin que de la déclarer suspecte sur le plan politique."

Thomas Mann. La montagne magique

Musique et évocation.

Dans "La naissance de la tragédie", Nietzsche se penche sur le caractère "évocateur" de la musique. On pense aujourd'hui notamment à la musique de film où le récit, l'image et la mélodie sont intimement liés et se provoquent pour donner naissance à un art unique. C'est aussi vrai de l'opéra. Mais le philosophe va beaucoup plus loin donnant à la musique le pouvoir de plonger l'auditeur dans les profondeurs de l'humanité:

Tous les efforts, toutes les émotions et toutes les manifestations du vouloir, tous les phénomènes intérieurs à l'homme que la raison classe sous la vaste rubrique négative du sentiment, peuvent être exprimés par l'infini multitude des mélodies possibles, mais toujours en termes généraux et purement formels, privés de leur substance, toujours selon leur essence et non selon leur apparence, selon leur âme intime et non selon leur corps. Cette relation profonde de la musique avec l'être vrai des choses explique aussi que dès qu'une musique adéquate accompagne une scène, une action, un fait, un décor, elle semble nous en révéler la signification la plus secrète, elle en est le commentaire le plus juste et le plus précis. Cette même relation explique aussi que lorsqu'on s'abandonne tout entier à l'impression d'une symphonie, il semble que l'on voie se dérouler devant soi tous les évènements possibles de la vie du monde; 

Friedrich Nietzsche. La naissance de la tragédie.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :